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Que Notre Voie fasse une interview de Karamoko Yayoro, leader de la RJR et la publie est un signe des temps. Je m'en réjouis. Ouverture d'esprit, liberté d'expression, capacité d'écoute, voilà des valeurs sans lesquelles nous ne pourrons pas enraciner la démocratie. Je remercie et félicite les responsables du journal et le jeune frère Yayoro.

Cependant, dans les propos publiés, et sans doute tenus, un point a retenu mon attention dans la seconde partie de l'interview. Je suis personnellement interpellé mais la question en débat dépasse ma modeste personne. En effet, parlant des alliances, il propose son analyse de l'histoire du Front républicain et me prête les paroles suivantes : «On peut être minoritaire et être au pouvoir». Elles se trouveraient dans mon livre Ne pas perdre le Nord et je les aurais reprises sur le plateau de l'émission de Tiburce Koffi.
Commençons par ce qui est général : l'alliance. Voici ce que dit le jeune leader : «L'alliance peut être limitée dans le temps. Elle peut être une alliance-fusion, une alliance-absorption». Nul ne peut contester cette théorisation. Le problème commence quand il dit «Pourquoi nous ne pleurnichons pas ? C'est parce qu'on a été naïf de croire qu'avec le FPI, c'était une alliance sincère pour aller jusqu'à la conquête du pouvoir d'Etat. Mais quand il a senti que si le président du RDR, le docteur Alassane Dramane Ouatara, est candidat, il va gagner, le FPI est allé vers le PDCI pour former le Front patriotique, ensuite chez le Général Guéi en observant comment nous réagirions pour nous approprier le pouvoir. Il a fait ses alliances». (Souligné par moi)
Il faut du courage pour parler. Il en faut aussi pour accepter les interprétations possibles de son discours. Qui décide de la durée d'une alliance et en fonction de quoi ? Qui devait se fondre dans quoi ? Ce ne sont pas là des questions de «naïveté» mais de choix, d'aspirations, de désir et de volonté. On l'incrimine parce qu'au-delà de la fourberie (alliance au pluriel), on ne voudrait pas insulter son prochain en lui proposant un destin d'accompagnateur ou de suiveur. Dire qu'on ne pleurniche pas, c'est une dénégation qui trahit celui qui parle. Faute de pleurer sur des illusions, par définition non fondées et à perdre, vous voulez que tout le monde ait mal. C'est le syndrome de Samson qui s'explique par Dalila mais n'entraîne pas moins la destruction collective, dès que les cheveux coupés repoussent et se reconstitue la «force séparable» !
De la question théorique et pratique des alliances, on en vient à celle, centrale dans toute démocratie, de la majorité et de la minorité. Il y a au moins deux types de minorité et Yayoro se trompe volontairement pour justifier son impensé, son non-dit qui est pourtant audible et perceptible.
Nous avons d'abord la minorité ethnique, l'opposé de que le Dr Bédié appelle «majorité sociologique». On fait des calculs en s'appuyant sur des statistiques démographiques, à défaut de sondages politiques. On présume que les membres d'une ethnie sont des otages et non des citoyens capables de se déterminer et de choisir. On décide d'ignorer et nier les évolutions et les changements sociologiques. Or l'histoire montre qu'il y a des intermariages, que le Baoulé affecté par la guerre n'est pas le même qui était engagé à défendre le «likè», la chose-propriété ethnique. Le Dioula commerçant sait tirer des leçons de son histoire. Toutes les ethnies finissent par comprendre les enjeux. Tout le monde est «yèrè», comme disent nos jeunes ! Ceux qui revendiquent la majorité sociologique, Bédié et ADO notamment, savent que l'histoire a affecté les uns et les autres. S'agit-il d'un tsunami ou d'un simple zéphyr, l'avenir nous le dira. Oui, l'urbanisation fait partie de notre histoire ! Et la culture zouglou, à quelle ethnie appartient-elle ?
L'histoire nous montre aussi que la démographie n'est pas la démocratie. On peut être minoritaire sociologiquement, c'est-à-dire appartenir à une ethnie numériquement faible, et diriger un pays. La guerre et le génocide le permettent au Rwanda. Et les leçons de la guerre l'inscriront dans l'avenir démocratique de ce pays. Arap Moi du Kenya n'était ni Kikuyu ni Luo. Le fait d'être Kikuyu n'empêche pas que l'élection de Mwai Kibaki soit contestée. Sarkozy est-il sociologiquement majoritaire ? Et Mandela ? Et Thabo Mbeki ? Et Obasanjo ?
Manifestement la population n'est pas le peuple, l'une est chiffre, l'autre conscience, le recensement des vivants n'est pas le dépouillement des voix. D'ailleurs, aux Etats-Unis, le vainqueur n'est pas obligé d'avoir plus de voix au total que le vaincu. Al Gore en a pâti, Lincoln en a bénéficié !
Cependant, la démocratie doit être fidèle à elle-même. Malgré toutes les spécificités qu'on peut évoquer, elle repose sur des principes universels. C'est pourquoi l'insinuation de Karamoko Yayoro, quoiqu'elle ne soit pas explicite, ne doit pas être négligée.
En effet, il substitue subrepticement le second sens de minoritaire au premier. Celui-là est sociologique quand celui-ci est politique. Dans ce domaine-ci, être minoritaire, c'est n'avoir ou ne pouvoir avoir qu'un nombre inférieur de voix par rapport à ceux qui sont qualifiés de majoritaires. La confusion entretenue à dessein repose sur une identification de la politique avec une simple arithmétique. Supposons que les trois grands blocs qui sous-estiment les «petits serpents» du communiste Gueu Dro aient chacun environ 30 %. Trente et trente donneraient une majorité de 60 %. Mais pour qui ? Mais comment ?
Les «arithméticiens» de la politique oublient l'homme et sa liberté. Ils feignent d'ignorer deux écueils. 60 % pour qui ? Pour ADO qui veut «s'approprier» le pouvoir ou pour HKB qui ne veut point en être dépossédé ? Warifatchè contre Nzuéba, doctorat contre doctorat, économiste FMI contre économiste SFI !
Croyez-vous, par ailleurs, que les reports sont mécaniques ? Il n'y aurait pas de dialectique sociale où les hommes changent et évoluent mais une mécanique sociale qui les figerait dans des choix déjà faits ! Encore une fois, la Côte d'Ivoire post-crise n'a rien à voir avec celle des années 60 à 2000. De quelle ethnie sont-ils, ceux qui ont affronté la Licorne ? Quel âge ont-ils ? Dans quels quartiers vivent-ils en majorité ? L'ancienne sociologie a vécu ! Les réalités du présent nous rappelleront tous à l'ordre.
En démocratie, il est normal qu'ils se fassent peur mutuellement ceux qui clament qu'ils sont sociologiquement majoritaires, les «socio-majo», et ceux qui crient «On gagne ou on gagne», les «gagné gagné» sans «perdu perdu». Je ne sais quel leader dans quel pays a dit qu'il ne se présenterait pas s'il n'était pas sûr de gagner. Mais le pauvre, il croit que son cas est singulier ! Etre sûr de gagner est différent de «avoir des chances de gagner». Encore que chaque candidat gagne toujours quelque chose, ne serait-ce qu'en termes de reconnaissance, en pariant sur l'avenir. Il n'y a que la volonté de Dieu qui, par définition, échappe à l'histoire. Encore que, par amour et par miséricorde, il reconnaît la liberté de l'homme, celle qui justifie sa responsabilité.
Quand Ahmadou Kourouma écrit, c'est de la fiction. Mais il fait signe à la réalité. Sait-on jamais dans la nouvelle conjoncture historique ! Dans son roman posthume Quand on refuse on dit non, le petit Birahima qui a vécu la guerre du Liberia et celle de son pays la Côte d'Ivoire, dit : «Le président Gbagbo a beau être bété (...) c'est un type bien» En cela, même si ses paroles paraissent résulter de son état d'ébriété, il est soutenu par le vieux Vasoumalaye qui n'est pas moralement contestable. Même si sa belle cousine Sita le gifle pour son opinion, même si la jeune épouse de Vasoumalaye l'agresse verbalement, voilà deux personnages dont l'engagement transcende leur appartenance ethnique ! Voilà deux voix pour Gbagbo en provenance du Nord. La fiction n'est pas la réalité mais elle donne vie au possible que nul ne peut exclure.
Alors, Karamoko Yayoro a-t-il parlé vite et simplement à cause de sa jeunesse ? Non. Il suit l'actualité politique et littéraire puisqu'il me fait l'honneur de me citer. Il sait ce qu'il dit. C'est un dirigeant politique capable ne serait-ce que de reprendre des discours qu'il entend autour de lui, de la bouche de ses aînés, dont certains idéologues et stratèges.
A quelles fins donc a-t-il dit ce qu'il a dit ? A quelles fins, après que les éléphants que nous croyions insubmersibles, aient sombré avec leurs noms et leur prestige acquis dans des clubs renommés, comme son champion au FMI de grand renom ? Après que, avec leur grand humour les Ivoiriens aient inventé ce qu'ils ont appelé «championnat ko» ? Je perçois au moins deux objectifs.
D'abord la promotion de son candidat, ce qui est absolument normal. Celui-ci est en effet condamné à gagner. Allah même y est obligé ! Il ne sert à rien de dire du bout des lèvres que c'est Dieu qui donne le pouvoir et de penser qu'il ne peut vous attribuer que ce que vous lui avez arraché ! Depuis longtemps donc ADO porte le fardeau de cette fatalité de l'homme condamné à gagner.
Alors si, ensuite, le destin qui résulte de cette légende ne se réalisait donc pas, c'est que quelqu'un a triché. Quelqu'un a pipé des dés qui étaient déjà jetés ! Je rappelle, à toutes fins utiles, que HKB, parlant de son accession au pouvoir avait écrit : «le destin venait de s'accomplir». Nous allons donc assister au choc de deux prédestinés pendant que les humbles citoyens feront avancer leur histoire.
Qui peut donc tricher, si ce n'est celui qui est au pouvoir ? Pourquoi le ferait-il ? Parce qu'il est simplement minoritaire ! Le minoritaire ne peut gagner que par tricherie. A partir de là, dès lors qu'on ne pourra plus expliquer ses déconvenues par la «naïveté», le modèle kenyan est déjà prêt à justifier toutes les dérives. Telle est aussi la fin qu'on vise en accumulant les adjectifs démocratiques, transparentes, ouvertes et équitables, quand un seul, le premier, serait suffisant.
En conclusion, la minorité ethnique est naturelle. Il est possible, par le travail, de la transformer en majorité politique et démocratique. Celle-ci relève de l'histoire. Chaque électeur se détermine en son âme et conscience, selon le passé qui le conditionne mais aussi l'avenir qui confortera sa liberté. Chaque électeur est un citoyen, et en tant que tel, il est l'égal de tous et prisonnier de personne.

Prof Séry Bailly

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