Evitons qu'il ne soit ivre, sans repères et souvenons-nous. De cette féroce tempête de mer qui, une nuit sans étoile, nous tomba dessus, plus déchaînée que jamais aucune autre. Nous récoltions ainsi pour la première fois une tempête absurde, alors que nous n'avions semé ni vent contrariant ni pet public. Du gbêrêgbêrêko massoubako. Un véritable imprévu négatif. Sous nos yeux et dans nos chairs, il s'était ensuivi un temps de chien où vents ravageurs et mer déchaînée bataillaient dur par l'espace, exposant le bateau aux attaques impitoyables de pirates haineux appuyés (hélas) par des traîtres parmi nous. Les canons avaient ronflé (et nos oreilles en gardent intact le souvenir) et il avait plu la mitraille comme il plut sur Santiago (de Chili) un triste 11 septembre 1973. Mais ici, échec et mat pour les assaillants. Foireux. Que gloire soit rendue à Dieu, le Miséricordieux. De combat en combat, que dis-je, de tempête en tempête, notre bateau avançant, roulant bord sur bord en avait terriblement souffert et en souffre encore. Ses passagers et le courageux équipage aussi. Certains parmi les passagers avaient même juré qu'il allait couler, tant il prenait de l'eau de toutes parts. Dans la précipitation, ils se jetèrent sur un canot de sauvetage. Sans boussole, sans vivres. Mais notre bateau béni de Dieu, une vraie masse des eaux appelée aussi bâtiment ne coula point et, mieux, il ne s'en fut pas à vau-l'eau. Et cela grâce à la mobilisation prompte et téméraire des jeunes matelots (tous sexes confondus) et grâce au professionnalisme indiscutable de notre serein de Capitaine, du reste établi à ce poste par Dieu Nous revenons de très loin. Le bateau aussi.
1 - Après la tempête, les eaux calmes.
Aujourd'hui, la tempête est passée, les eaux sont désormais calmes ou presque. Du pont de ce bateau sur lequel nous sommes tous embarqués, je peux spéculer aisément et la mer et tous les dégâts causés au bateau par elle et les pirates (ces voleurs de bateau). Spéculer vient du latin speculari et signifie, dans son emploi transitif, observer, contempler avec attention. Que de dégâts et d'avaries pour une folie. Une vraie idiotie (du grec idiotès qui signifie sot, peu éclairé, ignorant avec idée de stupidité anormale). Sur la question, l'on se souvient des pirates et de leurs complices qui, après leur échec dans la prise du commandement du bateau, avaient décidé, dans leur repli stratégique, de couper le bateau en deux. Ils avaient même entamé sa scission. Au chalumeau. Mais, vite, ils se ravisèrent, se rendant compte que leurs positions géographiques sur le bateau étaient loin des machines (ou moteurs), heureusement placées dans la partie utile du bateau. Nul n'étant ennemi de soi, ils rentrèrent directement et sans intermédiaire dans l'ordre maritime à eux proposé, non par nature (pirate), mais par nécessité et sagesse. Preuve que même les fous peuvent avoir des moments de lucidité. Cette métamorphose (de chenille qui repousse à papillon que l'on admire) leur permet aujourd'hui de partager avec fruit le commandement supérieur avec le capitaine, excellent timonier qui connaît la mer et qui tient ferme la barre du gouvernail. Il ne manque pas de dire au monde que sa plus grosse victoire, c'est d'avoir maintenu le bateau à flots. Certes, le métier de marin est un métier très rude, mais que d'enseignements y trouve-t-on ! De son poste il affirme connaître à fond l'eau et tout ce qui s'y trouve. Des nageurs, il dira que, rien qu'à regarder leur dos l'on sait qui nage en eaux troubles, qui nage entre deux eaux Et, pendant ce temps, le bateau avance au rythme de bateau sorti d'une mortelle tempête de mer
2/ - Le pont du bateau n'est pas le pont d'Avignon.
Souvenons-nous de la chanson scolaire : Sur le pont d'Avignon, on y danse on y danse. Sur le pont d'Avignon, on y danse tout en rond. Ah, lonw têmêna (Des jours sont passés. C'était hier). Du pont du bateau, l'on peut voir le devant, les derrières et toute la panse très avariée du navire. Un vrai poste d'observation d'où l'on voit aussi les escaliers qui conduisent dans les différents niveaux avec leurs cabines.
Un pallier étant occupé uniquement par des e et des gens qui ne sont plus de jeune jeunesse et qui veulent être (encore), après avoir été. Et pour cela, ils sont partants, pour tous les coups bas, y compris la destruction du bateau. Ou fa kaya ! (Que le Diable, maudit soit-il, les emporte).
Lecteurs miens, certes nous sommes (comme ledit bien l'expression) tous embarqués sur le même bateau, mais force est de constater (amèrement) que si la terrible tempête de mer a réussi à tout mélanger (nyagami), elle n'a point réussi à mélanger les riches et les pauvres. Preuve que ceux qui sont tous embarqués sur le même bateau ne sont pour autant ni logés à la même enseigne ni engagés dans la même galère comme celle qui frappe les passagers du rez-de- chaussée. Une vraie ségrégation règne donc à bord. Feu le sociologue Niangoran Bouah aurait parlé de en haut de en hau (pour qualifier la privilégiature) et de en bas de en bas (pour qualifier ceux qui sont à fond de cale et vivent dans la misère). Sur le sujet, il semble que chaque terme (riche/pauvre) a vu son cercle s'élargir de nouveaux venus. Ainsi parle-t-on non seulement de nouveaux riches, mais aussi de nouveaux pauvre. Les premiers, dit-on, s'affichent sans gêne. Dans une insouciante exhibition. Et ceux d'entre eux qui ont bouche à la cour (c'est-à-dire qui mangent à la table du chef) sont tout, sauf discrets. Les seconds crient ouvertement leur faim et leur galère qui sont loin de s'atténuer de si tôt, tant la sortie de crise est longue comme un jour sans pain. Que de misère et de pauvreté rampante sous nos yeux. Ce n'est guère la fatalité mais l'insupportable injustice sociale.
Si nous disons que nous sommes tous embarqués sur le même bateau, en principe, il devrait s'y développer le sens de la solidarité. Oh, que non ! Chacun dans son chacun, laissant ainsi au seul capitaine (sans doute sa croix) la gestion de tout problème (fut-il petit). Pis des pis, même ceux qui sur le bateau sont du même bord ont perdu cette notion refondatrice. Alors n'allez pas leur demander d'être solidaires de ceux qui ne sont pas de leur bord. Et, pendant ce temps, le bateau avance, avance Le bruit des machines n'arrive pas à étouffer les plaintes et autres cris de détresse (alimentaire) des passagers d'en bas face à l'incompétence des ministères censés s'occuper de leur bien-être et vie. Seul le capitaine peut descendre dans l'arène pour calmer les esprits et souvent déjouer ainsi les coups des nuitards et autres comploteurs. Ce qu'il réussit à tous les coups. Confirmant ainsi qu'il demeure, dans cette actualité maritime, le seul signe d'espoir et de lucidité. Mais un seul homme ne peut pas tout faire, à moins que le Diable, toujours aux aguets, ne veuille l'avoir à l'usure. Lecteurs miens, que nos prières fortifient le capitaine courageux et brave ! Du pont j'entends aussi, et venant d'en bas, la voix de rappeurs aux noms alimentaire (Garba 50) ou onomatopéique (Billy-Billy), qui dénoncent avec humour autant engagé qu'instructif les tics linguistiques d'un quotidien dominé par la misère, la corruption, la vulgarité, la bêtise et surtout l'ignorance politique et culturelle. Sur ce point, la dégradation de la société (mélangée) est telle que les signaux forts de la vie culturelle se résument par exemple en la multiplicité des concours Miss (ou de beauté) et en éloges (mis en musique) des gros et juteux postérieurs féminins (ou tassaba, mot malinké pour grosse cuvette) Une inacceptable dérive qu'affectionnent déjà des passagers qui hélas s'y sont adaptés.
En fin finale, je constate que, malgré, tout le bateau n'a pas encore franchi le seuil de l'ivresse heureuse. Journalistes, universitaires écrivons et parlons pour éviter que tout ne tourne à la confusion, sinon à quoi sert de maintenir un bateau à flots si l'on ne peut y empêcher ou maîtriser la dérive culturelle et politique ? Il y a donc urgence à bord de notre bateau qui, sorti de la terrible tempête, est aujourd'hui confronté à des dérives beaucoup plus pernicieuses. Je compte sur nous.
Bon week-end et bon vent !
Koné Dramane