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Durant ma récente promenade linguistique dans le champ des mots, j'ai rencontré, à différents endroits dudit champ, le verbe gagner, qui se dit ganar en espagnol, win en anglais, nyan en baoulé (cf. la locution nyan su qui signifie gagner sur, faire du bénéfice, bénéficier). En malinké (ou dioula) il apparaît sous la forme sôrô qui, sémanti-quement, a la particularité de recouvrir presque tout le champ sémantique de l'acquisition. Quelques exemples :
Minisiriw be joli sôrô kalo la ? Les ministres gagnent ou touchent combien par mois ? Ici sôrô a le sens de obtenir comme résultat de son travail, de ses efforts.
Issa ka jakipôti sôrô Issa a gagné le jackpot. Ici il a le sens de obtenir par hasard, du fait d'une autre personne.

1/- Etymologie de gagner?, un verbe polysémique

Mot très ancien issu du francique waidanjan qui signifie se procurer de la nourriture, du butin, gagner est d'origine agro-pastorale. Dans l'usage, le sens originel a fini par se déplacer vers travailler la terre (pour se nourrir). Souvenons-nous de la phrase : Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, c'est-à-dire que tu le gagneras durement par ton travail. Cette phrase, qui est loin d'être poétique, est une allusion à la colère et à la malédiction de Dieu, après la rupture de l'alliance ou faute d'Adam qui mangea avec Eve sa femme, le fruit à eux défendu et qui, au constat, n'était guère fendu. Quelle histoire, car, bien souvent, ce qui est fendu est défendu ! Retenons aussi que, de nos jours agités par la corruption, la fraude, l'arnaque, le culte du gain facile, et j'en passe, la phrase de Dieu semble ringarde et ridiculement vieillotte. Ah, quand l'argent mène comme bon lui semble notre monde ! Il faut le gagner à tous les prix. Pis des pis, l'argent peut tout, telle est la devise des matérialistes et autres corrupteurs. Dieu les voit et le Général Philippe Mangou les recherche. Courage, mon Général !
A ce deuxième sens, s'est ajouté un troisième, à savoir tirer profit d'un travail, ce qui, du coup, élimine le mot latin concurrent, lucrari, qui a engendré l'adjectif lucratif et le nominal lucre (ou profit plus ou moins licite dont on est avide). Sur la base de cette évolution sémantique, les sens autour du verbe gagner vont s'organiser en deux groupes. Le premier groupe comprend les mots qui sont proches du sens agricole originel. Il s'agit de gagnage, qui signifie pâturage, champ où le gibier va prendre sa nourriture et de regain, qui signifie herbe qui repousse dans une prairie après la première coupe. Par transfert, on parle, aujourd'hui, de regain de tension au Moyen-Orient.
Dans le second groupe, nous trouvons tous les autres mots qui, à leur tour, se sont organisés autour du sens profit et du sens conquête, victoire. Ce sont les mots suivants : gain, gagne, gagnant, gagnable, gagne-petit (cf. les petits métiers), gagne-pain, regagner. Ce sont ces mots qui expriment la référence au processus d'acquisition auquel il faut associer l'expression d'une participation.

2/- Qui suit le verbe gagner peut-il se perdre ?

Lecteurs miens, à chaque rencontre (ou croisement) avec le verbe gagner, j'ai marqué un arrêtsuivi peu de temps après de commentaires. Le premier arrêt se fit devant un panneau publicitaire d'une maison spécialisée dans le transfert d'argent. Sur ce panneau, on voit une belle femme (africaine) avec un large sourire qui trahit sa satisfaction des services de ladite maison et qui dit la main sur le coeur Money Gram, j'y gagne ! Ici, le verbe gagner signifie tirer profit ou avantage, faire des économies. Et, comme on sait (because business is business) que Money Gram n'est pas une maison philanthropique, elle aussi y gagne beaucoup. Preuve que l'on ne fait rien pour rien. Ici, il y a disproportion entre les gains des deux parties, mais cela n'empêche pas que chacune y trouve son compte.
Le deuxième arrêt se fit dans le champ diplomatique. Ainsi, à la Une de deux journaux, j'ai lu ceci : Réunion du G77 et la Chine à Yamoussoukro, Internationale socialiste à Abidjan, ce que gagne la Côte d'Ivoire (cf. Notre Voie n° 3007 du 13/06/08) Ouverture des travaux du G77 et la Chine : Gbagbo opte pour une solidarité gagnant-gagnant (cf. Le Temps n° 1537 du 11/06/08). Une option qui fait suite à celle du partenariat (ou coopération) gagnant-gagnant. Il était temps, car on nous a trop volés !, avait crié haut et fort le premier Président de la République qui n'est plus. Preuve que la Côte d'Ivoire est un pays qui gagne au vent, c'est-à-dire qu'elle avance toujours malgré les épreuves ou vents contraires. Il faut se le dire avec bruit et poussées de fierté, voire de vantés. Ces deux grandes rencontres politiques, en plus d'être des marques de confiance au Président de la République qui a montré au monde son fighting spiri et son tempérament de gagneur, repositionnent l'image de notre pays au niveau international. Selon la participante thaïlandaise à la réunion du G77 à Yamoussoukro, Mme Orachart Suebith, la Côte d'Ivoire est désormais fréquentable et à fréquenter (cf. Le Temps n° 1539 du 13/06/08). Takbir ! Allah akbar (Gloire soit rendue à Dieu !).
Autrement dit, notre pays regagne ou gagne à nouveau sa place sur la scène internationale. Allah ka tchan dêmê. Dieu a permis à la vérité de triompher. Dans l'expression gagnant-gagnant, il n'y a ni disproportion ni méprise dans la gestion des gains et des échanges, mais équilibre et équité, voire respect. (cf. Tu gagnes, je gagne. Je gagne, tu gagnes). En affaire, on dit fifty-fifty (ou moitié-moitié). Ah, notre pays revient de loin, car ce n'était pas du tout évident que l'on gagnasse la bataille de l'opinion. C'était pas gagné d'avance, aurait dit l'international ivoirien Didier Drogba qui justement, vient de signer son premier livre (autobiographique) de 238 pages intitulé C'était pas gagné aux Editions Prolongations, Paris, 2008. D'où mon troisième arrêt dans le champ sportif. Pour expliquer sa réussite, le talentueux footballeur qui gagne très bien sa vie, nous dit qu'il faut, dans la rigueur vis-à-vis de soi- même, travailler à bien penser son boulot et y croire. A part la pluie qu'attendent les plantes, rien ne nous tombe du ciel. Le titre c'était pas gagné signifie C'était pas évident au départ. Preuve que c'est l'arrivée qui compte. Le verbe gagner renvoie à victoire. Ici, c'est la victoire sur le découragement, le désespoir les épreuves de la vie qui est une empoignade sans merci.
Mon quatrième arrêt est politique et il s'est fait sur le slogan de campagne du FPI pour les élections à venir : On gagne ou on gagne, c'est-à-dire qu'on gagne à tous les coups ou on rafle la mise quoi qu'il arrive. Voilà un slogan qui, certes, dénote confiance en soi, assurance, mais qui gagnerait à tenir compte de la grogne des militants de base pas du tout contents de la direction du parti. Cette grogne à l'accent dichotomique se résume ainsi : Eux (les camarades nommés), ils mangent seuls et nous, on ne gagne rien ! Eux, ils gagnent en aisance (ostentatoire) et nous on gagne en misère visible. La misère étant un degré au-dessus de la pauvreté. Une vraie humiliation. Or l'homme humilié est comme le ventre affamé. Il n'a point d'oreille pour les discours du genre : On ne pourra pas gagner si nous partons divisés. On n'a rien gagné et on veut partager. On va partager quoi !, dixit, exaspéré, le ministre Bohoun Bouabré, DDC de Laurent Gbagbo à Issia, lors de la cérémonie de reconnais-sance du département de Zuénoula au Chef de l'Etat (cf. Frat-Mat du 17/06/08). Parler ainsi, c'est prêcher dans le désert le problème posé par les militants étant plus profond, sa solution ne peut être que profonde et non oratoire. Affaire à suivre Dans le même champ, et je m'arrêterai là pour aujourd'hui, j'apprends que la France soutiendra celui qui va gagner les élections et personne d'autre, dixit sur RFI le très humanitaire Bernard Kouchner, ministre français des Affaires étrangères, à la fin de sa visite de 48 heures en Côte d'Ivoire (cf. Notre Voie n° 3010 du 17/06/08). Ah, bon ! Est-ce un mea-culpa de la France qui n'avait soutenu dans la crise ivoirienne personne d'autre que celles qui n'avaient pas gagné les élections de 2000 ? Certes, la page est tournée, la normalité revient petit à petit, mais nous, patriotes, n'avons rien oublié. Un rien qui dit tout et qui rappelle La Fontaine : On hasarde de perdre en voulant trop gagner. Je m'arrête là et pense avoir gagné ma semaine d'écriture à la sueur de mon front. Bon et linguistique week-end.

Koné Dramane direbien@live.fr

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