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Journaliste émérite et observateur averti, Khalil Ali Kéita jette un regard critique sur l'actualité de son pays. Dans cette 1ère partie, Ali Kéita dépuis les Etats-Unis où il réside depuis 2003, dénonce sans ambages les amalgames tendancieux et fallacieux de certains politiques et hommes de média ivoiriens en ce qui concerne l'accord de Ouaga. Pour lui, Gbagbo et Soro iront jusqu'au bout de leur cohabitation, car condamnés à sortir le pays du bourbier dans lequel il se trouve depuis le 19 septembre 2002. Une interview croustillante

Après quatre années de crise, la Côte d`Ivoire semble sortir de sa tragédie avec l`accord de Ouagadougou qui a permis la co-gestion du pouvoir entre le camp présidentiel et les Forces nouvelles. Pensez-vous que cet accord peut-il ramener la paix?

Je vous remercie pour votre sollicitation. C'est volontairement que je me suis donné un certain temps de silence. J'ai souhaité observer le débat qui s'était instauré pour, enfin, me décider à donner mon opinion sur les Accords dits de Ouagadougou. Paulo Coelho, citant l'Ecclésiaste écrivait qu'il y a "un temps pour se déchirer et un temps pour coudre".

Généralement, vous me présentiez comme l'oiseau de mauvais augure parce que simplement je dis ce qui est, préjugeant de ce qui va arriver, suite aux actes posés. Cette fois-ci, je prends le pari d'être l'oiseau de bon augure. Mais avant de répondre à vos questions, laissez-moi vous dire toute ma déception de la presse nationale. Qui à l'analyse (à l'exception de quelques titres) s'est attaché aux aspects superfétatoires des Accords. Refusant pratiquement, en pareille circonstance, de faire appel à la mémoire institutionnelle, clé indispensable pour la compréhension et l'explication de tels actes. Je pense qu'il faut recentrer le débat. La signature des Accords de Ouagadougou, (et c'est sciemment que j'emploie Accords au pluriel), mettent fin à l'existence de l'Accord de Linas-Marcoussis, des Résolutions 1633 et 1721 du Conseil de Sécurité des Nations-Unies en tant que tel. En d'autres termes, il n'y a ni superposition, ni reprise.
Arrêtez, donc, de faire des amalgames comme le font certains d'entre vous avec certains responsables de partis politiques, piochant ici et là dans les précédents Accords ce qui leur sied, un racolage qui laisse supposer qu'ils n'entendent pas renoncer à leur bricolage habituel. Un accord est, avant tout, UN TOUT. S'il vous plait, arrêtez de duper la conscience collective ivoirienne avec des amalgames qui démontrent, non seulement le manque de sincérité de ceux qui le font, mais surtout leur manque de courage d'assumer clairement les actes qu'ils posent en flouant leurs militants dans des clairs obscurs qui frisent la duperie.
Quand on se prononce clairement pour les Accords de Ouagadougou dont on est partie prenante (tous les différents partis gueusaillaient dans les allées du centre des négociations), on ne va plus déterrer ceux auxquels on a contribué à enterrer soit par immaturité politique, soit à dessein pour des intérêts purement égoïstes et des calculs politiciens. Ceci dit, il faut parler des Accords de Ouagadougou à trois niveaux. Primo, au niveau des protagonistes du dialogue direct. Il faut d'abord saluer à sa juste dimension, à sa juste valeur l'acte qui est empreint d'un courage et d'une humilité qui ne sont pas souvent le fort des Ivoiriens. Personnellement, je pense que c'était la seule issue viable et fiable. Mettre les vrais protagonistes en face pour débattre de la solution de la crise. Aujourd'hui, ce dialogue a trente six pères, mais je vous rappelle qu'avant même l'avènement de Banny à la Primature, des amis et moi au sein de notre groupe de réflexion avions publié dans vos colonnes et celles de DNA que seuls les deux protagonistes, à savoir le camp présidentiel et les Forces nouvelles devraient se retrouver à la table des négociations pour trouver une solution honorable et définitive à la crise. L'Histoire nous l'enseigne et nous le commande. Prenez historiquement toutes les guerres civiles, elles n'ont abouti à une solution négociée et durable que seulement lorsque les protagonistes, les vrais, c`est-à-dire ceux qui avaient les armes en main, se sont retrouvés.
Mon éminent maître et professeur d'Histoire, Christophe Wondji, me disait très souvent, alors jeune étudiant, ?'jeune homme lorsque tu es embarrassé par un problème, réfères toi à l'Histoire, tu y trouveras les outils nécessaires pour la compréhension des solutions possibles''. La mémoire institutionnelle, en pareils cas, nous commandait le dialogue direct et le Président l'a compris en tant qu'historien averti. Il faut donc saluer les deux camps pour leur lisibilité et leur visibilité. Par ce geste, ils mettent un terme aux incessants ballets folkloriques des négociations internationales sans lendemain. Secundo, au niveau de la Cote d'Ivoire.
Ces Accords consacrent irrémédiablement la réunification définitive du pays. Nul, individu ou groupe ne pourra remettre en cause le caractère un et indivisible de la Côte d' Ivoire. Celui, celle ou ceux qui s'amuseront à le faire, ne trouveront pas seulement le Président Gbagbo et le camp présidentiel en face, mais la quasi totalité des Ivoiriens. Ils auraient ainsi déclenché une guerre civile semblable à celle de 1939 en Espagne.
Pourquoi, parce que les Ivoiriens se sont rendus compte que les politiques qui juraient la main sur le c?ur qu'ils se battaient pour eux, n'ont en réalité qu'un souci, la satisfaction de leurs intérêts égoïstes. Toujours au niveau national, un autre acquis et non pas des moindres : toute velléité sur le débat constitutionnel est devenu caduc puisque toute la classe politique adhère publiquement et solennellement aux Accords de Ouagadougou. Mieux, elle s'en félicite et approuve unanimement la nomination de Soro à la Primature.

Pourquoi et Comment ?

Mais enfin, soyons sérieux ! De quel droit et en vertu de quels pouvoirs le Président Gbagbo peut-il nommer Soro Premier ministre si ce n'est au nom de ceux qui lui sont conférés par l'article 41 de la Constitution qui en la matière est très explicite ? :
?' Le Président de la République est détenteur exclusif du pouvoir exécutif.
Il nomme le Premier ministre, Chef du gouvernement qui est responsable devant lui. Il met fin a ses fonctions.
Le Premier ministre anime et coordonne l'action gouvernementale...''
Alors, il n'y a plus débat puisque tout le monde est d'accord avec les Accords de Ouaga, d'accord avec la nomination de Soro qui lui-même a accepté de façon solennelle la fonction. C'est pourquoi, je trouve aberrant que certains de vos confrères parlent du Président Gbagbo qui n'aurait pas donné de pouvoirs spéciaux à Soro! Quels pouvoirs spéciaux ? Ont-ils lu un tant soit peu leur Constitution qui précise, Article 53 :
?'Le Président de la République peut, par décret, déléguer certains de ses pouvoirs aux membres du Gouvernement.
Le Premier ministre supplée le Président de la République lorsque celui est hors du territoire national. Dans ce cas, le Président de la République peut, par décret, lui déléguer la présidence du Conseil des ministres, sur un ordre du jour précis.
Le Président de la République peut déléguer, par décret, certains de ses pouvoirs au Premier Ministre ou au membre du Gouvernement qui assure l'intérim de celui-ci. Cette délégation de pouvoirs doit être limitée dans le temps et porter sur une matière ou un objet précis''.
D'où vient alors cette réclame de pouvoirs élargis que le Président aurait dû donner au Premier ministre ? Vouloir une chose et son contraire me parait bien insolite! Tous ceux qui commencent à tenir un double langage sont quasiment tous membres du gouvernement Soro et à de postes juteux comme ils le disent eux-mêmes! Comme si les différents gouvernements, en cette période, ne sont pas faits pour sortir le pays de la crise mais plutôt pour enrichir les uns et les autres ! Soyons conséquents.
Tertio, au niveau des acquis personnels des protagonistes : Par l'acceptation des Accords de Ouaga par toute la classe politique, Gbagbo vient d'acquérir de façon officielle et sans ambages, en plus de sa légalité, de fait et de droit la légitimité qui lui était jusqu'alors contesté par l'opposition. Il en est de même pour Soro et les Forces nouvelles qui se débarrassent des oripeaux de la rébellion pour retrouver toute leur légalité consacrant ainsi contrairement à ce que j'ai pu lire toute la légitimité de leur lutte.
Enfin, le dialogue direct consacre l'émergence d'une nouvelle race politique en Côte d'Ivoire dont le comportement dans la conduite des affaires transcende les clivages et canaux habituels. Elle risque de changer la donne et mettre fin aux sempiternels ″remarcks et come back″ politiques dont honnêtement les Ivoiriens commencent vraiment à se lasser.
Je dis bien une race politique et non pas une génération, car ce n'est pas une question d'âge, mais une conception plus avisée de l'avenir du pays et une mode de repenser la politique dans ce pays. Je veux parler des hommes et des femmes comme : Désiré Tagro, actuel ministre de l'Intérieur, qui, après avoir été un brillant communicateur pour le Président, a laissé éclater tout son talent de négociateur et d'homme discret de missions délicates. Dano Djédjé, en charge du ministère de la Réconciliation qui tire royalement du jeu sans tintamarre. Zémogo Fofana, anciennement, ministre de l'Enseignement Supérieur, brillant technocrate doublé d'un sens politique transcendant les clivages originels, tribaux, ou générationnels ; aussi à l'aise à l' Ouest, à l'Est, au Sud que chez lui au Nord, avec un sens inné du dialogue et du compromis ả toute épreuve ; possédant non seulement un carnet d'adresses aussi bien fourni internationalement que nationalement, mais aussi de solides liens d'amitié tissus dans tous les arcanes des différents partis politiques. Gervais Coulibaly, un peu en retrait mais dont la compétence ne peut être à caution. Marcel Amon Tanoh, toujours égal à lui-même, secret, très ouvert au dialogue politique, scrupuleusement respectueux des principes démocratiques, adepte rigoureux de la légalité républicaine. Bernard Béhi, humilité fait force, compétence technocratique démontrée en toute discrétion ; paraît effacé mais ne mâche pas ses mots quand il s'agit de mettre les points sur les ?'i'' ; croit fermement à un avenir radieux possible de la Côte d'Ivoire de demain. Jean Claude Kouassi, un homme qui fait facilement le pont sur les clivages politiques, ouvert à tout et à tous. Guillaume Soro lui aussi qui fait preuve de vision et avec une lisibilité admirable. Moussa Dosso, ministre de l'Enseignement Technique, brillant gestionnaire, technocrate avéré. Koné Mamadou, ministre de la Justice, sobre et discret mais ferme. Blé Guirao, ancien patron des jeunes de l'Udpci dont le franc parler dérange plus d'un dans le sérail politique. Mme Bonao' responsable des femmes UDPCI, efficace et très combattante. Dja Blé, ancien ministre de la Sécurité, un esprit indépendant qui ne compte et ne se laisse pas compter fleurette. Mme Dao Coulibaly, Présidente des Femmes PDCI, la fille de son père, une agréable surprenante présence d'ouverture dans le gotha politique ivoirien. KKB des jeunes du PDCI très déterminé et très engagé politiquement. Professeur N'dri Yoman Thérèse qui allie, allègrement, sans amalgame, son rôle de responsable politique avec son engagement dans la société civile, souvent une dextérité qui peut surprendre en Cote d'Ivoire. Patrick Achi, grand technocrate et fin politique discret. Mme Madiara Coulibaly, talentueuse activiste dont la capacité de mobilisation fait rêver plus d'un. Mme Kanatẻ née Diakité Coty Fatoumata dite Ninnin, femme de conciliation et de compromis avec beaucoup de tac diplomatique. Abdoulaye Koné, Président de la région du Denguelé, technocrate avéré des finances et de l'Economie qui a surpris tout le monde par son activisme politique, sportif et culturel. Kébẻ Yacouba, talentueux journaliste qui a fait preuve à la tête de la RTI d'une rare qualité managériale. Jean-Louis Billon de la Chambre de Commerce qui mène avec brio une carrière de chevalier de l'industrie et, surtout, a donné à cette institution, grâce ả son autorité personnelle, une véritable assiseetc.
C'est vraiment une nouvelle race qui allie efficacement technocratie et politique, honnêteté intellectuelle et intégrité morale. J'avoue, que la liste n'est pas exhaustive et tant mieux pour le devenir de la nouvelle Côte d'Ivoire

Le gouvernement, issu du dialogue direct, est dirigé par le Premier ministre Guillaume Soro des Forces nouvelles. Que pensez-vous de la cohabitation Gbagbo-Soro?

La cohabitation entre Gbagbo et Soro est une réalité et elle ira jusqu'au bout contrairement à ce qui on a pu écrire par-ci et par-là. Je peux vous dire que je connais suffisamment le Président Gbagbo, (32 ans de vie partagée et ce n'est pas rien) pour me permettre de dire que cette fois-ci, il ira jusqu'au bout. Je l'ai, sans être devin, dit à tous ceux qui ont bien voulu avoir mon avis sur les Accords de Ouaga. Pourquoi ? Je sais que les journaux ont beaucoup gaussé de sa tendance à ne pas tenir parole. Mais en réalité, pour les observateurs politiques avertis, depuis le 19 septembre 2002, Gbagbo n'a pris position publiquement, je dis bien publiquement et c'est important sur les différentes tractations, accords et Résolutions que trois fois :
- La première fois, publiquement et devant la Nation entière sur la Résolution 1721 du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Il a dit ouvertement et clairement qu'il ne l'appliquera pas. Non seulement, il ne l'a pas appliqué, mais bien plus, il a empêché son application.
- La seconde fois qu'il s'est prononcé publiquement c'est quand il a affirmé qu'il va dialoguer directement avec les Forces nouvelles.
- Il l'a fait jusqu'au bout, sans préjuger au préalable du résultat.
- La troisième fois, c`est-à-dire la toute dernière, c'est quand il a affirmé qu'il appliquera les Accords de Ouaga ; et il s'y emploie pour le moment avec un certain bonheur.
Entendons-nous, je parle d'engagements influents principalement et véritablement sur le cours réel des événements. Cette cohabitation est inéluctablement condamnée à être menée à terme et dans de bonnes conditions. Tous deux y gagnent. Soro beaucoup plus qu'on ne le croit. Hormis, ces trois cas suscités, le Président Gbagbo ne s'est jamais prononcé clairement et publiquement sur les accords majeurs. Il est fort regrettable donc qu'en politique, on se batte contre un adversaire politique sans le cerner et le connaitre réellement. A mon avis, Gbagbo ira jusqu'au bout parce qu'il sait lire l'Histoire et surtout, il a une lisibilité d'appoint sur les enjeux internationaux actuels. Ce qui n'est, toujours, pas l'apanage de ses adversaires politiques. Qui généralement ont une conception très ?'terroir ?' de la politique.

Ah bon ?
Oui, le monde d'aujourd'hui est un gros village planétaire où les Nations et leur survie s'encastrent comme un jeu de lego. Ainsi, pour ceux qui savent lire l'actualité internationale, aucun conflit, aucune crise sur la façade occidentale de l'Afrique ne s'étalera au-delà de l'année 2007 pour des raisons évidentes. En effet, l'Occident est menacé dans ses tréfonds par la guerre d'Irak et la menace nucléaire iranienne pour ce qui est de son ravitaillement en pétrole. Quand l'on sait que plus de 47% de son approvisionnement passe par le Detroit d'Ormuz, sous tutelle iranienne. L'Amérique latine est redevenue bolivarienne dans son conflit avec le Président Bush avec le Venezuela de Hugo Chavez comme chef de file, hypothéquant sérieusement l'approvisionnement des Etats-Unis. Reste donc les grands champs pétroliers promoteurs de l'Afrique. Ainsi la nouvelle route du pétrole qui se dessine depuis deux décennies part du Tanger au Cap. Pour l'Occident, il faut donc pacifier la côte ouest-africaine et particulièrement, le Golfe de Guinée, nouveau passage obligé des tankers.
Après la Sierra Leone, le Liberia, la Guinée Bissau. La Guinée équatoriale sèchement rappelée à l'ordre par les USA, le Zaïre et l'Angola pacifiés, la Mauritanie démocratisée, il ne restait plus que la Côte d'Ivoire et la Guinée Conakry. Même le Sahara Occidental vient de trouver son cadre de concertation consensuel cette semaine.
L'Occident ne peut donc se permettre de laisser l'insécurité se perpétuer sur la seule route sûre pour l'instant de sa principale ressource énergétique.
D'une manière ou d'une autre, il serait amené à ?' pacifier'' ces deux derniers carrés.
Le dialogue direct était une des solutions envisagées depuis six mois. S'il donne les fruits escomptés, tant mieux pour mettre fin à la souffrance des Ivoiriens qui n'en peuvent plus. Pour ma part, je le souhaite fermement.
Oui, Soro et Gbagbo sont condamnés à cohabiter sans accroc majeur. Il y va de leur avenir et de leur devenir compte tenu de l'enjeu que représente l'Afrique de l'Ouest, géopolitiquement, selon les nouvelles donnes de l'échiquier mondial. Oui, ils sont condamnés à réussir s'ils veulent éviter pour l'un comme pour l'autre, le sort d'un Savimbi, d'un Charles Taylor ou d'un Sani Abacha, voire d'un John Garang. Que Dieu nous en garde et les préserve d'un tel sort !

Depuis le début de cette cohabitation, on assiste à une campagne de déstabilisation de l`action gouvernementale par les alliés du G7 des Forces nouvelles pendant que le camp présidentiel appelle ses partisans à un soutien au Premier ministre Soro pour la réussite de sa mission. Pensez-vous que ces attaques sont-elles justifiées ou c`est par un simple dépit amoureux?

Les attaques contre le Premier ministre par ses alliés du G7 ne sont nullement ni justifiées, ni justifiables. C'est plus qu'un simple dépit amoureux. C'est une stratégie bien planifiée par une coterie à qui sa nomination donne en ce moment des boutons d'urticaire. Si Soro ne l'a pas compris, avouons alors qu'il fait preuve d'une naïveté pathologique. Je ne porterai pas de gants pour dire ce que j'en pense. Voici un homme censé être votre allié, et que vous poussez à l'action dans l'ombre comme à la lumière. Il pose l'acte que non seulement vous chérissez mais dont vous tirez le plus grand profit au détriment même de ceux qui ont trimé avec lui dans le maquis. C`est-à-dire ses compagnons de lutte. Une fois, vos desseins d'occupation de postes ministériels juteux assouvis, vous mettez en place une coterie chargée de le sataniser sous prétexte qu'il est allé souper avec le diable. Qui lui a mis la longue cuillère entre les mains pour le souper du diable si diable il y avait ? Comme dirait le Malinké, vous l'aidez à grimper à l'arbre et une fois au sommet, vous sciez le tronc pour le culbuter ! Et lorsqu'il proteste contre, de toute évidence, ce qui est une forfaiture, vous l'accusez et avec lui ses compagnons d'être allergiques à la critique. C'est tout simplement machiavéliquement démentiel. Soro serait-il assez naïf pour ne pas comprendre que ceux qui s'acharnent sur lui en criant au traître n'ont jamais voulu qu'il soit là où il est !
Ignore-t-il que certains esprits malins sont allés jusqu`à voir leur adversaire de toujours, le Président Laurent Gbagbo pour lui suggérer de ne pas le nommer sous le prétexte fallacieux qu'il n'avait pas l'expérience acquise pour occuper le poste ? Comme si ceux qui l'avaient occupé avant lui étaient nés avec sur leur front un cachet spécial de Dieu ?'nés pour être Premier ministre'' ! S'il vous plait, Messieurs, l'expérience n'est pas un acquis. L'expérience est un processus qui s'acquiert au fil du temps et de l'action.
Soro doit comprendre à ce poste si convoité ouvrant les portes de l'Eden ou l'Erẽbe politique dans le futur selon les aptitudes à gouverner des uns ou des autres, ses partenaires d'hier deviennent indéniablement ses adversaires d'aujourd'hui. Comme tous ceux qui ont occupé le poste avant lui, il devient leur cible privilégiée. Car, ses qualités politiques et personnelles, s'il en fait preuve, pourraient bien pousser prématurément pas mal de prétendants vers la porte de sortie de l'arène politique. Aussi, Soro devrait comprendre qu'on ne lui fera aucun cadeau. Par conséquent, il doit non seulement s'armer politiquement mais s'appuyer sur un véritable socle de compétences et de personnes aguerries qui auront à charge de former un rempart autour de lui. Toute attitude complaisante autour de lui le rendrait plus vulnérable et l'exposerait aux assauts répétés de ces coteries mises sur pied pour le déstabiliser.
A ce niveau d'ailleurs, le Président devra s'atteler lui aussi, à l'aider en formant avec son camp, un bouclier autour de lui. C'est vrai, Soro a joué de naïveté dès la formation de son gouvernement en mettant lui-même dans son pantalon les serpents et les scorpions qu'il fallait éviter à tout prix. Un cabinet très restreint composé de technocrates, des membres de la société civile et des vrais protagonistes de la guerre auraient suffi pour mener à bien sa mission avec moins de problèmes. Hélas, par crainte ou par condescendance, il a procédé autrement et en paie aujourd'hui le prix fort.
Excusez-moi de la crudité des termes. Mais ceux qui parlent proverbialement de leur jet de pipi et qui refusent qu'un caïman y surgisse pour les mordre, voire les avaler, devraient être plus explicites en nous précisant qui sont les auteurs de ces pipis fleuves, où les ont-ils fait et comment ont-ils procréé les soit disant caïmans qui veulent les mordre aujourd'hui ? Qu'ils aient le courage de leur opinion et de leur acte. En tout cas pour l'instant, ceux qui ont pris leurs responsabilités à leur risque et péril étaient à Bouaké. Je m'arrête là pour le moment.
Les partisans du camp présidentiel ont tout intérêt à soutenir Soro car ils savent que non seulement la guerre est bien finie parce que la Communauté Internationale ne laissera plus faire mais aussi que le peuple ivoirien sera intransigeant et sans état d'âme pour ceux qui veulent faire perdurer leurs souffrances. Cette Communauté ne se substituera jamais aux Ivoiriens pour faire la Paix. Ils ne laisseront pas non plus faire ceux qui rament à contre courant. Ils peuvent battre le pavẻ de toutes les chancelleries, gueusailler à travers toutes les capitales, ce serait peine perdue. Je l'ai dit et je le redis, même ceux qui pensent que l'élection d'un Sarkozy à la Présidence de France leur donnera le pouvoir sur un plateau d'argent teinté d'or s'illusionne. Les Etats n'ont pas d'amis, ils ont des intérêts. Sarkozy s'est réveille Lundi 7 Mai comme Président, il n'a au niveau politique qu'un seul interlocuteur : il s'appelle Laurent Gbagbo, Président. A la limite, le deuxième, Soro Guillaume, Premier ministre. Et ce ne sont pas les épanchements d'amitié où les relations personnelles des uns et des autres qui changeraient grande chose. Le MIDEF et les Michel Roussin, les Bouygues, Bolloré et autres veilleront à ce que rien n'entrave gravement leurs intérêts.
Chirac s'est noyé, lamentablement, dans le marigot politique ivoirien parce qu'il a voulu tenter de jeter le batelier à l'eau, et je ne crois pas que son successeur ait envie d'y prendre un bain sans s'en référer au batelier. Or ce batelier est toujours Laurent Gbagbo.
Ne pas comprendre ce minimum des relations internationales, c'est afficher un alphabétisme politique sur les réalités du monde moderne. Suivez, depuis une semaine, le gouvernement Bush parle aux gouvernements iranien et syrien. Et pourtant, la haine de Bush pour les Présidents de ces deux pays est quasiment viscérale. Mais, ils sont incontournables sur l'échiquier international.

Selon vous quelles sont les chances de réussite de cette troisième transition depuis 2003?

Toujours, Paulo Coelho, dans son excellent ouvrage Le Zahir écrivait : ?' Il faut toujours savoir, quand une étape arrive à son terme, clore des cycles, fermer des portes, finir des chapitres, peu importe comment nous appelons cela, l'important est de laisser dans le passé les moments de la vie qui sont achevés''. Parce que la Cote d'Ivoire a touché le fond de l'abîme et qu'il ne nous reste plus qu'à remonter à la surface, tous les Ivoiriens devraient épouser ces paroles chargées sémantiquement de bon sens et de vérité première. En effet, les chances de réussite de cette troisième transition sont nombreuses pourvu que chacun y mette du sien. En tout cas, pour l'heure, le comportement du Président de la République est irréprochable. Il n'a posé aucun acte répréhensible qui puisse gêner Soro dans l'exercice de ses fonctions malgré les quelques errements qui frisent souvent la faute politique de son jeune Premier ministre. Bien au contraire, il semble l'aider à y réussir. Ce dont, avouons-le, n'ont pas bénéficié ses prédécesseurs.
Je vous l'ai déjà dit, sauf à m'y tromper, je connais suffisamment Laurent Gbagbo pour dire que pour une fois concernant la résolution de cette crise, il ira jusqu'au bout. J'ose même prétendre affirmer que s'il y a problème, ce ne sera pas de son fait. La première chance de réussite, c'est qu'aucune frange de la société ivoirienne ne s'est explicitement exprimée contre. C'est un atout, voire un acquis. La deuxième, c'est le comportement de la majorité des Ivoiriens. Ils agissent dans leur quotidien comme si la guerre était un lointain souvenir, vraiment loin derrière eux. Ce signe, du point de vue psychique, psychologique, voire sociologique est vraiment positif et promoteur. C'est tout comme si les Ivoiriens disaient en ch?ur, non pas faisons une croix sur le passé, mais digérons le pour le transcender pour aller de l'avant. Position rare historiquement parlant car, après les crises, les peuples ont tendance à ressasser leurs blessures et à ruminer leur vengeance sans cesse. Il y a donc plus de chance pour cette troisième transition qu'on ne le pense, mais tout dépendra de la qualité politique et morale des hommes choisis ou à choisir pour la servir. Cependant, son succès dépendra plus du comportement du Premier ministre que du Président. Comment ?
Vous savez, personnellement, je suis un homme libre par conséquent un esprit qui ne s'interdit aucun dire qui lui semble être une vérité. La première chose à faire pour Soro est d'abord d'ordre mental. Avant tout, il doit se mettre en tête qu'il est le Premier ministre de toute la Côte d'Ivoire ; en d'autres termes, il doit se débarrasser définitivement des oripeaux partisans des clans. Il n'est ni le Premier ministre du G7, ni des Forces nouvelles, mais de tous les Ivoiriens sans exception.

Son premier mois à la Primature est tout même prometteur non ?

Oui, mais cela n'empêche pas de relever quelques bévues commises. La première bévue de Soro, après avoir empoché son décret de nomination, a été de se rendre avec bruits et fracas médiatiques ả Daoukro chez le Président Bédié, on ne sait d'ailleurs pourquoi ! J'ai un profond respect pour le Président Bédié. Soro aurait pu honorer brillamment l'Homme d'une autre manière que ce voyage incongru et inopportun. Soro l'a appris par ailleurs à ses dépens. Les traces laissées par ce voyage sont négativement incalculables. D'un, la plupart des Ivoiriens y ont vu un manque d'assurance et de confiance en soi et, une sorte de la sempiternelle allégeance ivoirienne en politique.
A preuve dès lors qu'il a voulu prendre ses marques, la presse proche de Bédié s'est mise à tirer à boulets rouges sur lui. Il faut que Soro apprenne une fois pour toute qu'en politique, il n'y a pas de faiseur de roi, contrairement à ce que dirait l'autre, on se fait soi-même, en forgeant son destin tout en tirant la substantifique moelle de l'expérience, de la qualité avisée des hommes avec qui on a décidé de lier son destin. Toute forme d'allégeance ou vassalisation entraîne une déchéance aux conséquences, souvent, douloureusement tragiques. Être soi-même est véritablement important. Le pouvoir est solitaire dans son fondement même si son fonctionnement donne l'apparence d'une collégialité sans bornes. Disons le sans détour, rien, donc, ne justifiait ce voyage. Une fois dans ses attributs, c'est aux chefs de partis de faire le déplacement vers celui qui incarne la Nation sous la conduite du Chef de l'Etat et non le contraire. Si Soro, en le faisant, aurait voulu innover, il aurait, dans un souci d'équité, commencé Par Affi N'guessan qui lui est pour l'instant le chef du seul Parti au pouvoir. Alors les Ivoiriens auraient mieux compris son geste. La deuxième bévue du Premier ministre Soro, a été de retrouver le lendemain dans la presse, le compte rendu pratiquement intégral des discussions qu'il venait d'avoir avec le Président de la République. Elle frise la faute de l'inexpérience car contraire aux principes des fonctionnements des institutions républicaines surtout quand on est encore en charges. Il faut s'abstenir d'un tel dérapage. Ce genre de comptes rendus a sa place beaucoup plus tard dans les mémoires écrits de celui qui l'a vécu. Tout comme les dessous et les non dits des Accords dits de Ouagadougou qui sont bien antérieurs au mois de février. Mais, même en tant que témoin de l'Histoire événementielle, grâce aux différents réseaux souterrains qui éclairent dans la quête de l'information, je m'abstiendrai pour l'heure d'en dire plus. La troisième bévue c'est d'avoir laissé s'étaler dans la presse locale, un individu se présentant, tantôt comme le Directeur de Cabinet, tantôt comme adjoint, dire des choses graves dans un français approximatif pour ne pas dire un charabia incompréhensible. Des choses qui auraient pu faire des vagues et ainsi compromettre la suite du dialogue direct si le clan présidentiel avait réagi. Pourquoi ces incongruités quand on sait que les Forces Nouvelles ont un Directeur de la Communication en la personne de M. Lobognon dont les déclarations ont le mérite d'être sobres, concis et responsables comme cela devrait être en cette période sensible. Qui plus est, ce mouvement a un porte-parole qui a la maîtrise parfaite du dossier du conflit ivoirien en la personne de M. Sidiki Konaté, l'actuel Ministre du Tourisme de l'Artisanat. Pour tout dire, Soro, Premier ministre a une lourde responsabilité nationale qu'il doit pouvoir gérer avec responsabilité et doigté. Il y va de son futur. La Primature étant, dans tous les régimes, une machine qui broie et ?'tue'', politiquement s'entend, souvent ceux qui en ont la charge. Soro devrait arrêter de répondre à tous vents aux insinuations de deal. La bonne politique est une série de succédanés de compromis et de deals sans compromission. Si des hommes politiques ne le comprennent pas, ils auraient besoin de faire un tour dans les instituts de sciences politiques.
Soro devra être capable de persévérer et d'affronter la nouvelle adversité, qualités essentielles pour se donner la carapace d'Homme d'Etat.
Enfin, les deux protagonistes doivent avoir à c?ur de dire et je pèse mes mots, que ce gouvernement fait à la hâte sur la base des clans n'est que provisoire. Et on le voit, des membres s'illustrent déjà comme les fossoyeurs du processus en cours. C'est à eux d'ici à juin de prendre les choses en mains, d'expurger ce gouvernement de ceux qui refusent d'assumer pleinement la responsabilité collégiale et de donner au peuple ivoirien un véritable groupe de missionnaires qui ne viennent plus là avec un double langage. Jean Pierre Chevènement affirmait à juste titre ?'un ministre ça se tait ou ça démissionne ?'. Tout comme le disait le très regretté Balla Keita ?' un pied dedans, un pied dehors, c'est dehors ?'. Le nouveau processus exige cohésion et cohérence à toute épreuve.

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