Certains se refuseront à faire le lien entre les deux événements. Il faudra comprendre leur état d'esprit, forcément tributaire de leur attache partisane au clan politique du Président Gbagbo.
Mais, pour peu qu'on soit doté d'un peu de bon sens et du moindre soupçon d'honnêteté intellectuelle, on devrait tranquillement déduire que la révolte des femmes hier dans certains quartiers d'Abidjan, n'a pu qu'être en réaction avec la virée nocturne que le chef de l'Etat s'est permise, flanqué d'une armada de copains socialistes français, à la fameuse rue Princesse de Yopougon. Une randonnée que les services du Président ont voulu médiatique et dont le caractère sulfureux en a sûrement ajouté au mépris qu'a pu ressentir à son égard la population, à la vue sur leur petit écran de leur président dansant, hilare, le coupé décalé.
Ce lien entre les deux faits ne peut même pas être discutable, vu leur proximité dans le tempset dans l'espace. Car Gbagbo se trémoussait dans la nuit de samedi à dimanche à Yopougon et les femmes prenaient la rue dès le lendemain lundi au petit matinà Yopougon. Mais mieux, il n'y avait qu'à être sur les lieux des manifestations, du reste violemment réprimées par les forces de l'ordre, pour se rendre compte que les braves dames tenaient presque toutes ce discours : les gens ont faim et eux se permettent de danser dans les boîtes de nuit .
Tout est en effet résumé dans ce cri de c?ur. Dans l'antinomie des deux situations que cette complainte met en épigraphe : la souffrance d'un peuple qui n'arrive plus à manger, même pas l'entièreté du seul repas quotidien que Mamadou Koulibaly déplorait naguère et l'insouciance incroyable de ceux que ce même peuple a choisi pour lui donner à manger. Pour Gbagbo qui aime tant les symboles, quel était donc la portée de celui qu'il voulait exprimer en allant se pavaner avec son cortège de voitures rutilantes, de collaborateurs richement vêtus et, cerise sur le gâteau, de ces blancs-becs de socialistes qui feignent d'ignorer qu'un peuple qui se noie dans l'alcool est un peuple dont l'horizon d'une vie meilleure est obstrué. Et que donc la virée de samedi nuit dont ils se sont fait complices avec Gbagbo, était une sorte d'expédition pour narguer une frange de la population. Celle que la terminologie marxiste ? donc socialiste ? désigne par le terme de lumpenprolétariat, c'est-à-dire, la partie la plus misérable du peuple que son extrême aliénation écarte de la prise de conscience de sa propre misère.
Pour rester dans les symboles, en voilà bien un que Gbagbo et ses noceurs d'une nuit ignorent certainement. La rue Princesse est contiguë à un sous-quartier rendu célèbre par un chanteur de zouglou qui fait en ce moment parler de lui dans la cité : le rappeur local Billy Billy. Ce sous-quartier est le prototype de ces quartiers misérables qui foisonnent à Abidjan et où manger un repas chaque jour est un véritable parcours du combattant. Si Gbagbo l'ami du peuple ne le sait pas, ses collaborateurs, en général des nouveaux riches qui ont connu pour certains la galère de Wassakara , auraient dû lui en souffler un mot. Allons à Wassakara, mon fils dort dans villa , ne cesse de chanter Billy Billy pour pleurer la misère des siens. En réponse, c'est comme si Gbagbo lui renvoyait ce refrain : Allons à la rue princesse, mon peuple danse, il est rassasié . Quel drame.
Koré Emmanuel