Dans cet entretien, M. André Sérikpa, président de l'Union patronale des entreprises de sécurité privée et transports de fonds en Côte d'Ivoire (UPESPCI) parle du rôle de la sécurité privée, du phénomène d'infiltration des vandales dans des meetings, de la sécurité d'Obama et des actions du Président Gbagbo. Quelle est l'importance de la sécurité privée dans un pays comme la Côte d'Ivoire ?
Merci pour cette question importante et même pertinente. Vous savez que dans tous les pays au monde, la sécurité privée revient de plein droit aux Etats. C'est-à-dire l'Etat demeure le garant de la sécurité territoriale. En 1948, la grande puissance mondiale que sont les Etats-Unis, ont autorisé la création de la sécurité privée. Parce que ce pays s'est rendu compte que ses Etats étaient simplement unis, mais qu'on ne pouvait véritablement assurer la sécurité de chaque citoyen en lui affectant un agent des forces de l'ordre, pour assurer sa sécurité. Donc l'Etat américain a concédé une partie de son pouvoir régalien au privé. Et cette activité connaît une ascension fulgurante dans ce pays et s'est développée dans les autres pays au monde : au Canada, en France et en Afrique du Sud, tout près de nous. Et dans la sous-région ici, grâce au travail que nous avons fait, mon équipe et moi, grâce à la volonté des Ivoiriens et de l'Etat de Côte d'Ivoire, cette activité est en train de prendre un grand pas sur les autres sociétés des pays africains. Peut-on dire que le fait que l'Etat concède cette partie de ses prérogatives au privé est l'expression de son impuissance ?
Non, ce n'est ni une impuissance, ni une négligence, ni même une mauvaise volonté. Mais c'est justement parce que l'Etat est soucieux du meilleur devenir de son peuple. Et comme dans tous les pays au monde, aucun Etat ne peut mettre un policier ou un gendarme derrière un citoyen pour assurer sa sécurité, l'Etat a agi ainsi. En concédant ce pouvoir au privé, l'Etat fait preuve de son souci pour la meilleure sécurité de sa population, pour mieux assurer sa sécurité, tant la sécurité physique, morale et qu'intellectuelle. En vous concédant une telle responsabilité, on suppose que l'Etat vous apporte un soutien?
Le premier soutien qui nous a été accordé, c'est que grâce au patronat, l'Etat de Côte d'Ivoire a pris des textes portant organisation et réglementation de ce secteur d'activité. Il y a eu le décret 95-814 du 29 septembre 1995, ce décret n'a pas été appliqué. Ensuite, il y a eu le décret 98-323 du 15 juin 1998 portant organisation et réglementation de ce secteur d'activité ; ce décret n'a pas été véritablement appliqué. Et, récemment, grâce à la persévérance du patronat dans la négociation, le Président Gbagbo a signé un décret, le décret 2005-73 du 3 février 2005, portant organisation et réglementation de ces activités de société de sécurité privée et des transports des fonds en Côte d'Ivoire. C'est dire que l'Etat est soucieux. Mais là où l'Etat est un peu en dysfonctionnement avec nous, c'est au niveau du mécanisme d'applicabilité de ces textes pris, mais qui ne sont pas toujours appliqués. Ce qui encourage des gens peu recommandables à faire une infiltration massive dans le secteur d'activité. D'où l'inquiétude du patronat, l'organe consultatif représentatif que nous présidons.
Est-ce une silhouette de vos problèmes ?
Oui, il y a des problèmes. Les premiers problèmes, c'est que nous demandons à l'Etat, qui est le chef de la sécurité territoriale, de nous appuyer, en veillant à l'application des textes que l'Etat lui-même prend. Ce rôle n'incombe pas au patronat qui, lui, mène des actions interpellatives. Vous savez, l'Etat peut bénéficier de beaucoup de choses de cette corporation. Au plan économique, par exemple, nous avons plus de 40 mille agents. Et aujourd'hui, la prolifération des sociétés de sécurité qui s'installent n'importe comment et n'importe où, parce qu'il y a une défaillance quelque part, n'est pas de nature à favoriser l'efficacité. Or, nous sommes à une période exceptionnelle, parce que la Côte d'Ivoire traverse une crise sociopolitique grave et c'est là même que l'Etat devait faire appliquer les textes pour éviter des dérives. Il y a un phénomène de plus en plus récurent : les infiltrations. On constate souvent, quand des gens organisent leur manifestation, des intrus, des malfrats qui infiltrent le milieu et y font du vandalisme qu'ils espèrent mettre sur le compte des organisateurs. En tant patron de la sécurité privée, qu'est-ce qui est envisageable pour enrayer cela ?
Ce phénomène d'infiltration existe. Même quand vous êtes dans un pays en guerre, par exemple, si c'est une guerre inter-Etats, ou alors si c'est une guerre inter-régions, les infiltrations existent. Il y a toujours des infiltrés qui ont des missions précises. C'est-à-dire en matière de renseignement, pour savoir la position de l'ennemi, pour connaître ses faiblesses, pour connaître également ses moyens, ses actions, donc tout cela existe. Quand on organise une manifestation politique, et que vous avez face à vous une opposition, pensez bien que ce sont des choses qui peuvent arriver.
Comment cela se passe-t-il, concrètement ?
Généralement, ces infiltrations arrivent lorsque nous sommes en période de troubles. Je prends le cas d'un parti politique qui s'est senti victime de l'action de l'autre. Ce parti va vouloir se venger. Prenons l'exemple du PDCI et du FPI. Si c'est le FPI qui organise une manifestation politique, les infiltrés porteront des tee-shirts du FPI. Au départ, ils vont acclamer les dirigeants du FPI. Parce que, dans les instructions qu'ils ont reçues, il y a une heure bien précise et un petit mot qui va être glissé, c'est à partir de cet instant net que tout va dégénérer. Donc ce sont des choses qui arrivent. Mais généralement, dans tous les partis politiques en Afrique, les gens ne privilégient pas trop le système sécuritaire et défense. On parle trop politique politicienne. Dans ces conditions, comment canaliser la chose ?
Il n'est pas indiqué de divulguer ces secrets dans la presse. Ceux qui sont intéressés, peuvent prendre contact avec nous, pour que nous leur conseillions le remède adapté. Parce que chaque remède a son temps. Tous les remèdes ne peuvent guérir toutes les maladies, tous les temps. Il y a un temps précis et un remède adapté à chaque maladie. Je veux parler des points stratégiques. Cela concourt à une expertise qu'il faut faire, pour la période, pour le jour, pour l'heure, et sur les autorités, les leaders mêmes qui sont là. C'est en fonction de tout cela que vous faites des tracés schématiques pour conseiller. Avant l'élection de Barack Obama, on a tenté de le tuer à deux reprises. Certains pensent qu'il ne va pas échapper au coup des racistes, d'autres pensent qu'Obama ne sera pas assassiné. Vous, le spécialiste, quel est votre avis ?
Je pense que les gens font un peu allusion à la mort de Martin Luther King, en 1968 et à Kennedy tué en 1963, si je ne m'abuse. Mais je crois que les temps ont changé. Parce que Obama est élu par les Blancs et par les Noirs. Il est le Président de tous les Américains, y compris George Bush qui va partir en janvier. Je ne pense pas que de nos jours, les Américains, qui ont voté librement leur Président, puissent admettre qu'on le tue. Mais au contraire, par stratégie, le camp George Bush a dû céder. Parce qu'au cours de ses deux mandats où il a combattu le terrorisme, Bush s'est fait beaucoup d'ennemis. Et les Américains ont eu beaucoup d'ennemis. Mais Obama sera un Président fort. Parce que déjà, sans être intronisé officiellement Président des Américains, il a eu une séance de travail avec les présidents du FBI et de la CIA ; il a déjà eu accès aux dossiers secrets. Cela veut dire que le FBI et la CIA qui sont les deux plus grandes puissances en matière de renseignement, ne peuvent pas laisser Obama mourir, puisque Obama lui-même sera le patron de ces structures de protection. Je crois qu'on doit faire confiance aux Américains qui ont librement choisi leur Président. Oui, mais il n'empêche qu'on a vu des néo-nazis qui ont tenté de le tuer. Ou bien, vous pensez que c'est du bluff ?
Vous savez, la politique est un art. Obama était bien entouré. Pour qu'on soit un Président fort, il faut avoir un entourage fort. Et Obama, qui n'était pas encore Président, avait tous les grands hommes américains, à l'intérieur comme à l'extérieur. Cela concourt donc à la stratégie. Il y a ce qu'on appelle la guerre psychologique, il y a la campagne psychologique aussi. En disant par exemple : Obama est Noir, les néo-nazis vont le tuer, cela participe de la stratégie et fait avancer sa campagne. Et les Américains diront : "mais tiens ! on a dépassé ce stade ; on n'est plus à ce stade où on tue un Président alors qu'il y a des Blancs derrière lui, des Noirs derrière lui". Je ne dis pas que c'est du bluff, je pèse mes mots, mais je pense que cela concourt à la campagne pour permettre à Obama d'arriver là où il est arrivé. Donc il a une équipe forte et cela m'étonnerait qu'on puisse l'atteindre. Mais attention, dans tous les pays du monde, il y a des menaces, il n'y a pas d'insécurité zéro. Chez nous en Afrique, nos Présidents sont toujours menacés, parce qu'il y a des ambitions démesurées ; toute l'Afrique est en ébullition, chacun veut devenir Président de la République.
Entretien réalisé par
Germain Séhoué
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