Son nouvel album Farafina Miria , la célébration de ses 30 ans de carrière, l'affaire Béhanzin, l'accord de Ouaga et un projet de concert sur la terre de ses ancêtres, à Korhogo. La diva de la musique ivoirienne, Aïcha Koné, dans l'interview qui suit, ne fait pas de mystère autour de ces différents points. Notre Voie : Comment se comporte sur le marché Farafina Miria , votre nouvel album sorti il n'y a pas longtemps ?
Aïcha Koné : Je peux dire que Farafina Miria a connu une assez bonne promotion avec un clip beaucoup apprécié par le public. A part cela, je ne sais pas quel genre de bilan je dois faire quand on sait que le phénomène de la piraterie continue de faire rage. En somme, je sais que les gens qui ont pu se procurer légalement l'album se disent satisfaits de sa qualité et de son caractère international. Ce qui me réjouit d'autant plus que cette ?uvre véhicule essentiellement un message de paix et d'unité.
N.V. : A travers cet opus, l'on voit une Aïcha Koné effectivement plus internationale que jamais. En dehors du marché ivoirien, où est-il disponible ?
A.K. : L'album est distribué au Mali, au Burkina Faso, au Togo... Disons dans toute la sous-région et dans quelques pays frontaliers. Il est également disponible sur le marché français.
N.V. : Des échos en provenance de ces espaces ?
A.K. : C'est pareil. Vous savez, partout, la vente des ouvres de l'esprit est devenue beaucoup plus lente que par le passé. Cela ne concerne pas qu'Aïcha Koné. Avec l'implosion du numérique, les copies illégales n'épargnent plus personne. Une des conséquences de cet avènement, c'est que pas mal de maisons de disque annoncent leurs fermetures d'ici trois ans. Je crois qu'à l'allure où vont les choses, on sera obligé de changer de stratégie pour juguler le piratage de nos ?uvres. Par exemple, pourquoi ne pas recourir directement au Vidéo compact disque (VCD).
N.V. : En début d'année, dans une interview dans nos colonnes, vous annonciez la célébration de vos 30 ans de chanson. Tenez-vous toujours à cet événement ?
A.K. : Oui, j'y tiens absolument ; la fête à moi aura sûrement lieu après la saison des pluies. Mais pour l'heure, je suis engagée de plain pied dans la caravane Les sillons de la paix que nous, artistes de Côtes d'Ivoire, avons initiée à travers l'UNARTCI pour apporter notre partition au processus de paix et de réconciliation nationale actuellement dans une phase active, en parcourant plusieurs villes du pays. N.V. : Quels seront vos invités ?
A.K. : Je pense en priorité à Manu Dibango. S'il n'a pas d'autres invitations pour Abidjan, il sera là. Le frère Alpha Blondy, Georges Ouédraogo du Burkina Faso et Amy Koïta du Mali seront également les bienvenus à cet anniversaire. Pour le reste, on verra. N.V. : Pourquoi ceux-là ?
A.K. : En janvier dernier, lors d'un concert dénommé Trio de la paix, Georges et Amy étaient venus représenter chacun son pays. Et, ensemble, nous avions tiré la sonnette d'alarme. Ce choix n'était pas fortuit dans la mesure où, à un moment donné, la Côte d'Ivoire, le Burkina Faso et le Mali se regardaient en chien de faïence depuis le déclenchement de la crise ivoirienne, chaque pays suspectant son voisin d'être à l'origine de ses malheurs. Pour nous, à travers cette manifestation, il était donc important de contribuer à ressouder les liens devenus fragiles entre les peuples de ces pays qui sont avant tout des peuples frères. En ce moment où la paix se profile à l'horizon, j'estime qu'il faut renouveler l'expérience. N.V. : Et le choix de Manu ?
A.K. : Sur mon dernier album, précisément dans ma chanson assez mélancolique intitulée La complainte d'Elédjigbo : cité perdue, Manu m'a énormément aidée. En plus, chaque fois que j'ai l'occasion de le rencontrer dans le cadre de l'émission 40 ans de musique africaine qu'il anime tous les dimanches sur Africa N°1, en collaboration avec le journaliste Robert Brazza, il me dit : je compte tellement d'amis en Côte d'Ivoire que mon souhait est que la situation se normalise rapidement dans ce pays afin qu'on puisse y réaliser des projets. Récemment, avec Les Go de Kotéba, à l'invitation de Souleymane Koly de l'Ensemble Kotéba d'Abidjan, un début de ses v?ux a été réalisé. A mon tour, j'espère l'avoir parmi mes hôtes. N.V. : Manu, c'est aussi et surtout un de vos maîtres du temps où il résidait à Abidjan...
A.K. : Ah oui, Manu est un maître à qui je veux témoigner ma reconnaissance. Il faut dire aussi que dans son pays, je compte beaucoup d'admirateurs. Lui rendre hommage reviendrait, par ricochet, à faire un coucou à tous mes fans du Cameroun.
N.V. : Que retenez-vous précisément de lui ?
A.K. : De 74 à 78, il a dirigé l'Orchestre de la radiodiffusion télévision ivoirienne (ORTI). J'étais alors un des choristes. N.V. : Etait-il donc là, à la sortie de votre premier album ?
A.K. : Effectivement, il était déjà là lorsque j'enregistrais mon premier album, en juillet 1978. En l'invitant donc à mes 30 de musique, c'est une manière de lui dire : maître, viens voir comment ta gamine d'hier a grandi. N.V. : Est-il officiellement informé de votre projet ?
A.K. : Il le sait. Avant que je ne me joigne récemment aux Go de Kotéba afin qu'ensemble, nous fêtions ses 50 de musique à l'Hôtel Ivoire de Cocody, je l'avais déjà informé à Paris. Il ne me reste plus qu'à lui faire une proposition de date. N.V. : A la veille de votre anniversaire, que doit-on retenir de votre carrière ?
A.K. : Il est vrai qu'en 30, voire 33 ans de carrière, tout ne peut pas être parfait. Mais lorsque je dresse mon bilan, sans entrer dans les détails, le positif prend le dessus sur le négatif. Et je ne peux que dire : merci au Seigneur ; merci à tous mes fans ; merci à tous ceux qui, de loin ou de près, m'accompagnent dans cette aventure. Quant aux moments sombres, il faut savoir les accepter et regarder toujours de l'avant. N.V. : Quelle est la plus belle chose de votre carrière ?
A.K. : Il y a eu mes 10 ans et mes 20 ans de musique que j'ai célébrés. Des fêtes auxquelles le public a répondu massivement. Maintenant, à mes 30 ans qui seront marqués par un message de paix, j'attends une plus grande mobilisation. Un public puissant avec lequel j'aimerais communier à fond la caisse. Ce sera un spectacle gratuit que j'offrirai à mes fans. N.V. : Jusqu'à un passé récent, un problème de droit d'auteur vous opposait à votre arrangeur Boncana Maïga dans le cadre de votre opus Yiriba sorti chez CID, il y a 3 ans. Où en est-on exactement avec cette affaire ?
A.K. : Comme je l'ai toujours dit, au début de cette affaire, j'ai présenté mes excuses au Maestro Boncana bien que j'aie raison. Je me suis dit qu'en tant qu'élève, il fallait le faire face au maître. A mon avis, la page est tournée. Je compte désormais travailler avec d'autres personnes. J'ai fait mes premiers pas avec lui, c'est quelque chose que je ne dois pas oublier. Je lui vouerai toujours le respect que je lui dois. N.V. : Permettez qu'on aborde un sujet qui crée la polémique actuellement en Côte d'Ivoire. En effet, parmi plusieurs leaders d'opinion du pays et de la sous-région, vous avez été accusée de fétichisme par le Béninois Armand Béhanzin qui serait un ex-prêtre vaudou. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ?
A.K. : J'ai appris comme tout le monde cette accusation. Elle ne m'a fait ni chaud ni froid parce que je ne me sentais vraiment pas concernée. Et lorsque, quelque temps plus tard, selon un journal que j'ai lu, il a affirmé que Didier Drogba (qui était mis en cause aussi) et moi ne sommes pas concernés et que ce qu'il dit sur le fameux CD vidéo est un montage, je n'ai pas du tout été surprise. Je pense que Dieu a fait ce qu'il devait faire ; Dieu me connaît mieux que moi-même. N.V. : Connaissiez-vous cet homme ?
A.K. : Je ne l'ai jamais rencontré. Je ne me suis pas rendu non plus au violon de la police criminelle où il était gardé après son arrestation. Malheureusement, ceux qui n'aiment pas la tête d'Aïcha ont fait de cette fausse affaire leur choux gras. Ils ont même cru que j'ai vraiment voulu éliminer une de mes collègues en sollicitant les services de cet homme. N.V. : Béhanzin parlait de Mawa Traoré. A.K. : Je m'en foutais ; et j'ai même donné la même réponse à certains de vos confrères qui m'ont interrogée. J'ai trouvé cette accusation d'autant plus insensée qu'à Bouaké, lors des Sillons de la paix, j'ai senti chez Mawa Traoré une certaine froideur vis-à-vis de moi. Pendant ce temps, moi, je continuais de lui dire bonjour. Il a fallu toutefois l'étape de Korhogo, lorsque tous les artistes étaient invités en boîte par le Com-Zone Fofié Kouakou, pour que nous dansions ensemble. Comme si de rien n'était. C'est pour vous dire que, moi, j'ai laissé Dieu faire le reste.
N.V. : Bien avant cette affaire Béhanzin, les rapports entre vous et Mawa étaient-ils au beau fixe ?
A.K. : Je crois que dans le milieu du show-biz, chacun a son public. De ce fait, chacun doit connaître sa place et son rôle. On ne fait pas forcément les mêmes choses. On peut, peut-être, être des oiseaux sans être de même plumage. C'est clair et c'est comme ça qu'on doit comprendre les choses. N.V. : En plus clair ?
A.K. : Mais chacun a son style avec un public différent ! Ce que Mawa peut faire à un baptême en plein air avec un djembé, moi, je ne le fais pas. N.V. : Vous arrive-t-il de vous appeler au téléphone ?
A.K. : S'appeler ? C'est trop dire. Mais on se rencontre parfois à des cérémonies où les contacts sont bons ; où tout se passe bien. Si ce n'est récemment que, à cause de cette affaire Béhanzin, j'ai senti un petit froid de sa part. N.V. : On va parler à présent de l'accord de Ouaga grâce auquel la Côte d'Ivoire retrouve progressivement sa sérénité d'antan. Quels sentiments vous animent aujourd'hui, vous qui n'avez jamais ménagé vos efforts dans ce sens ?
A.K. : Je ne peux que me sentir comblée. Notre combat a toujours été de contribuer au retour de la paix en côte d'ivoire. C'est pour cette raison qu'au début de la crise, Gadji Céli et moi, nous avons sorti un album intitulé Halte à la guerre !. Tout le monde sait ce que cela nous a coûté, moi en particulier, en tant qu'originaire du Nord. Mais lorsque je m'en tiens à l'accueil chaleureux qui nous a été réservé, il y a deux semaines, aux étapes de Bouaké et de Korhogo dans le cadre des Sillons de la paix, je ne peux que rendre grâce à Dieu. N.V. : Pensez-vous que cet accueil en ex-zone assiégée était sincère ?
A.K. : Je connais par exemple mes parents Sénoufo. On ne peut pas les obliger à faire quelque chose. Lorsqu'ils ne veulent pas, ils prennent directement la route de leurs champs ou restent chez eux, dans leurs maisons. Je pense qu'ils ont été sincères et c'est ce que nous attendions d'eux. N.V. : Que vous ont-ils dit personnellement ?
A.K. : Je crois qu'on est tous fatigués ; personne ne veut plus de cette guerre. Des parents sont venus me rendre visite dans ma chambre d'hôtel. Certains m'ont avoué dans notre causerie qu'ils n'avait pas compris. Je pense que dans la vie, tout est possible. Mais on ne doit plus revenir là-dessous. Sinon, on est tous contents que la paix revienne et, avec elle, les affaires et les investisseurs. N.V. Quand reverra-t-on Aïcha Koné en concert à Korhogo ?
A.K. : En tout cas, c'est mon souhait. Après mon retour de Conakry où je suis invitée à prendre part, dans quelques jours, aux 50 ans du groupe Bembeya Jazz, je vais planifier ce projet avec mon staff. Une chose est certaine : ce concert ne devrait pas se tenir avant la fin de la caravane Les sillons de la paix.
Interview réalisée par Schadé Adédé