Le réalisateur belge Robbin Schuffield a profité de sa participation au ciné droit libre?, au Goethe Institut, pour parler de son documentaire sur Sankara, l'ancien président du Burkina Faso.
?Peut-on savoir ce qui vous a inspiré, en tant qu'Occidental, pour un film documentaire sur la vie de Sankara assassiné en 1987 ?
Je vais d'abord vous dire deux choses. J'ai vécu durant de nombreuses années en Afrique comme beaucoup d'Occidentaux. C'est le troisième documentaire que je fais en Afrique. Cette fois, ce qui m'a intéressé, ce sont les solutions africaines aux problèmes africains. Je voulais faire quelque chose qui allait contre les lignes éditoriales et les idées qu'on avait de l'Afrique, c'est-à-dire les famines, les guerres etc. J'ai voulu montrer des Africains motivés, qui se lèvent, qui prennent leur destin en main. Du coup, il m'a paru important de parler du problème politique en Afrique et de la solution politique.
?Pour vous, l'histoire de Sankara est-elle suffisante pour parler du désordre qui a lieu en Afrique?
Je ne vois pas cela comme une triste histoire. On me dit qu'il vient de se faire assassiner. Et puis je n'ai vu aucun film sur lui. On a parlé de Lumumba, de Kwamé N'Nkrumah, de Mandela. Mais, du côté francophone, tout ce qu'on entend c'est Houphouët, Bokassa, Mobutu. C'est un président pas comme les autres et qui apporte des solutions révolutionnaires, dans le bon sens du terme.
?Avez-vous été marqué par ses idées?
Mais bien sûr, ce sont des idées hallucinantes. Et puis il alliait l'acte à la parole. Toujours est-il que je me suis retrouvé à faire des recherches sur Sankara. J'ai commencé à chercher des bouquins. En plus du fait que ce soit tabou ça m'a intéressé. Plus j'écrivais, plus je voyais des archives et je me disais qu'il faut parler de Sankara. C'est important de le montrer non seulement en Afrique pour redonner une mémoire audiovisuelle parce que je lutte pour la sauvegarde des archives en Afrique. On ne peut pas vivre en faisant table rase du passé. On sait pardonner mais il ne faut pas oublier comme on dit.
?A vous entendre parler, vous semblez être un Sankariste
Je n'ai pas été marqué par le sankarisme, j'ai été marqué par Sankara. Dans le film, on voit bien qu'il y a une révolution. Je ne montre pas que le portrait d'un homme, je montre le portrait d'une population aussi. Je montre comment les gens ont réagi. Positivement en règle générale, négativement par rapport à une certaine partie de la population. Je me dis que le problème de l'Afrique ne vient pas essentiellement des famines, des maladies. Le gros problème de l'Afrique, ce sont ses gouvernants. Je sais qu'en Côte d'Ivoire depuis quelques années on a tendance à accuser les étrangers de tous les maux. Avant les Français on a accusé les Maliens, les Burkinabè, les Sénégalais etc. Je lutte contre la politique française en Afrique. Mais elle n'est pour rien dans ce qui se passe en Côte d'Ivoire. L'Afrique doit se prendre en charge elle-même. Mais pour cela, elle doit avoir des présidents africains qui soient intègres et qui pensent à la population avant tout. Il y a une solution pour sauver l'Afrique.
?Laquelle ?
Le panafricanisme. J'entends des gens dire la Côte d'Ivoire. Mais c'est quoi la Côte d'Ivoire ? Je suis Français d'origine, j'ai du sang anglais, je vis des fois en Belgique, en Asie, en Afrique. Je ne me sens ni Français ni Anglais ni Belge. Maintenant pour en revenir au panafricanisme, comme Sankara, comme Nkrumah, il y en a beaucoup qui se sentent panafricanistes et qui ont disparu. Je suis en colère contre l'Union africaine. On vient de bouger enfin par rapport au Darfour. On a Mbeki au Sud et un Kadhafi au Nord qui essaient de bouffer le gâteau. Je dis toujours que la Chine, c'est un milliard et demi d'habitants. Ils n'ont, ni uranium, ni or mais c'est un marché énorme. En Afrique, il y a tout ce qu'il faut. Si l'Afrique était unifiée, si c'était un pays, le monde serait à genoux devant l'Afrique. C'est ce que chaque Africain doit se dire.
?Êtes-vous pessimiste ?
Je tiens à rester optimiste. Quand on est au fond de la piscine on ne peut pas aller plus bas.
?L'Afrique est donc malade de ses dirigeants ?
Elle est principalement malade de ses dirigeants. Je ne dis pas que les problèmes des Africains sont dus aux Africains. Mais je dis que s'il y avait de bonnes gouvernances en Afrique, si on avait le panafricanisme, si l'Afrique était unifiée, il y a beaucoup de problèmes qui seraient résolus.
?Pensez-vous que Sankara a été incompris ?
Bien sûr. Il a aussi été victime de ses actes. Quand Sankara a commencé sa révolution, je peux vous dire le point de vue de la France. On disait : encore un président marxiste qui vient avec une arme et qui parle de bonne gouvernance, on sait comment ça se termine. Le seul patriotisme que j'accepte est celui qui a été amené par Sankara. Cette fierté qui manquait aux Burkinabè. A un moment donné, il a commencé à critiquer les autres, la France y compris. Quand je dis la France, entendons-nous bien. Je parle plus de la droite que de la gauche. Comme je le dis dans le film, il y a une cohabitation, un hold-up sur les affaires africaines qui malheureusement n'appartiennent pas au ministère des Affaires étrangères. Je ne fais pas de la conspiration mais toujours est-il que quand Sankara a commencé à s'infiltrer dans les histoires franco-françaises, ça a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.
?Pensez-vous qu'un jour la lumière sera faite sur l'assassinat de Sankara ?
C'est un gros débat. Parfois je suis très pessimiste.
?Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées dans la réalisation de ce documentaire ?
Je n'ai pas eu beaucoup de difficultés, c'est surprenant. Je n'ai pas été suivi, ni arrêté pour cela. Le film a été présenté au Fespaco, il n'y a pas été pris. La gazette du Fespaco a même été obligée de parler du film. Il y a eu plus de difficultés pour des projections. En Centrafrique, il y a eu des menaces pas pour moi, mais pour les gens qui organisaient le festival. Un ministre y a été limogé parce qu'il a laissé passer mon film et celui de Abdoulaye Diallo.
Interview réalisée par Issa T.Yéo