Un phénomène est aujourd'hui observé au niveau de l'Etat dans ses relations avec la France. Ce même phénomène se constate également dans les rapports entre les populations autochtones des zones forestières de l'Ouest, en particulier, et les allogènes, c'est-à-dire les populations venues d'autres régions pour s'y installer comme planteurs de café et de cacao.
Ce phénomène d'actualité, à ces deux niveaux de relation, est la remise en cause des accords d'établissement conclus par le passé avec les aïeuls partenaires de ces traités. En effet, les générations actuelles ne se sentent pas concernées et liées par ces accords. Mais doivent-elles les remettre en cause par tous les moyens, notamment par la violence ? S'agissant des accords avec les Français et la France, les premiers contacts avec les peuples du territoire qui deviendra, plus tard, la Côte d'Ivoire, datent de 1626 avec l'installation de la " Compagnie des Marchands Dieppois et Rouennais ", suivie de celle de " Saint Malo " en 1634.
C'est au cours de ces échanges que se situe en 1688 le départ d'Aniaba, prince Ehotilé, pour la France où il fut reçu à la Cour de Louis XIV, Roi de France qui l'éduqua, le fit baptiser sous son propre parrainage et lui conféra le grade de capitaine de mousquetaires. 1700 marque le retour d'Aniaba, accompagné des pères Loyer et Gonzalvez, religieux d'origine auvergnate ainsi que deux officiers mandatés par la France conduisant une garnison de trente hommes. Dès lors il y eut plusieurs traités d'amitié entre les souverains locaux et le roi de France dont l'objet concernait une concession de terre sur le littoral chez les Ehotilé.
Cependant, c'est le 4 juillet 1843 que fut signé le premier accord officiel à Assinie avec Bouet Willaumez, un français. Cet accord stipule qu'il est conclu " Sous la protection de S. M. Louis Philippe 1er, Roi de France ". Mais déjà en 1839, Bouet Willaumez désignait du terme de " Côte d'Ivoire " la façade maritime du littoral. Depuis cette époque, la France est donc officiellement et constamment présente sur le territoire. Cette présence va se manifester intensément entre 1890 et 1894 par une série de traités passée avec les chefs de villages côtiers afin d'étendre l'occupation du littoral de Grand Lahou jusqu'au Cavally. Désormais, toute la façade maritime de la " Côte d'Ivoire " est sous domination française et se trouve ainsi fermée aux concurrences des autres puissances européennes. Il convient de signaler que ces traités d'occupation furent l'?uvre de Verdier et de Treich-Laplène désignés respectivement en 1878 et 1886 comme " Résidents de la France à la Côte d'Ivoire ".
De la portée de ces traités du point de vue gestion du territoire, il s'agit d'une administration indirecte. Cela signifie que les peuples autochtones gardaient leurs structures de société traditionnelles et leur propre gestion coutumière. Les français n'y intervenaient pas, les rapports s'arrêtaient au commerce et aux échanges de biens.
En 1893, un évènement se produit. Un décret du Roi de France fait de la Côte d'Ivoire une colonie française. L'administration devient directe d'où des bouleversements dans l'organisation sociale. Cependant la colonie demeure sans de grands changements dans ses rapports avec la France malgré son évolution de membre de l'Union Française en 1946 puis à celui de la Communauté Française créée en 1958. Mais le changement fondamental se fait en 1960 lorsque la Côte d'Ivoire devint un pays indépendant. Cette situation est marquée par le transfert du pouvoir d'Etat de la France à la Côte d'Ivoire. Les acteurs principaux au devant de la scène sont le Général de Gaulle, Chef d'Etat français et Monsieur Félix Houphouët-Boigny, Chef d'Etat de Côte d'Ivoire qui fut successivement député de la colonie, Ministre du Gouvernement français sous le régime de l'Union Française et Premier Ministre de Côte d'Ivoire membre de la Communauté Française créée en 1958. Celui-ci a donc occupé tous ces postes entre 1946 et 1960. Cela fait penser à la formation d'Aniaba en France sous le roi Louis XIV susmentionnée. Au moment de cet accord d'indépendance, la Côte d'Ivoire a dû faire beaucoup de concessions à l'avantage de la France. Mais inversement, la France en a fait à la Côte d'Ivoire. En cela on peut parler de relations préférentielles et d'un partenariat privilégié. Il est donc question de coopération entre les deux Etats et leurs peuples. Une des conséquences évidentes est que la Côte d'Ivoire demeure jusqu'à ce jour la locomotive économique de l'Afrique de l'Ouest et une vitrine à l'image de la France dans laquelle Abidjan est perçue comme Paris.
Tout cela démontre qu'à cette époque, le Président Houphouët-Boigny avait agi de bonne foi et croyait bien faire pour la Côte d'Ivoire. Et c'est avec fierté qu'il proclama l'Indépendance de celle-ci, son pays, le 07 août 1960. Aucun accord humain n'est jamais parfait et le Président Houphouët-Boigny en était certainement conscient. N'est-ce pas lui qui a fait le combat pour la justice économique et l'indépendance depuis les années 1945 jusqu'à sa mort ? Mais il pensait et disait que l'on pouvait obtenir beaucoup de la France par la voie du dialogue en vue d'améliorer les conditions de développement de la Côte d'Ivoire et de son peuple. Car le pays était en position de faiblesse au moment de l'indépendance par rapport à un partenaire plus puissant que lui. Et le problème de l'amélioration des conditions des échanges en faveur de la Côte d'Ivoire a été posé à maintes occasions, de manière apaisée, durant toute sa vie. Cependant il faisait confiance en l'Homme en espérant qu'un jour la France ferait plus de concessions. Mais il avait surtout foi en l'avènement des générations d'intellectuels ivoiriens, qui étant bien formées, devraient avoir plus d'idées et d'arguments pour convaincre la France et les Français de leur époque, parfois leurs camarades d'école, à plus de justice dans les échanges avec la Côte d'Ivoire.
Le chemin n'était-il pas tracé ? En effet, du combat de force de 1893 à 1960, l'on est passé au combat d'idées et de négociations après 1960. Car de part et d'autre il y a de grands intellectuels universitaires formés dans les mêmes écoles en France. On peut citer par exemple la Sorbonne, d'autres universités et des grandes écoles françaises pour les civils. Il en est de même de l'Ecole de Saint Cyr où sont formés les grands officiers militaires français et ivoiriens. A travers ces liens historiques, il va sans dire que l'utilisation de la violence comme moyen d'expression, de nos jours, vis-à-vis de la France et des Français n'a plus sa raison d'être. A moins que les intellectuels ivoiriens, favorables à cette barbarie, prouvent par ce fait, qu'ils sont incapables et/ou à court d'arguments malgré tous leurs séjours en France, dans les écoles françaises. Pourquoi a-t-on usé de violence à partir de 2000 et particulièrement en 2004 contre la France et les Français vivant en Côte d'Ivoire ? Il est aberrant de constater que certains intellectuels et non des moindres dans la haute hiérarchie de l'Etat veuillent, sur la base de mensonges, de contrevérités et intoxications soigneusement préparés, amener tous les Ivoiriens à adopter, à participer à cette violence par des tueries, des casses, de destructions de leurs biens devenus les nôtres.
La pratique de cette violence contre la France et les français vivant en Côte d'Ivoire a-t-elle apporté quelque chose de positif au pays ? Bien au contraire, elle apparaît non seulement déshumanisante pour ses initiateurs et acteurs mais elle reste également dégradante, déshonorante et désavantageuse pour la Côte d'Ivoire qui connaît, de ce fait, un recul effarant et catastrophique pour son développement, son évolution tant morale et culturelle qu'économique. Car on ne peut actuellement détruire les biens français sur le territoire ivoirien sans détruire la Côte d'Ivoire tellement les choses et les hommes sont liés dans l'intérêt commun des deux peuples. Or au niveau national, il est malheureux de constater que cette revendication par la violence se pratique au sein du peuple entre nationaux de Côte d'Ivoire. En effet, depuis un certain moment mais notamment à partir des années 1990, après la réinstauration du multipartisme, les autochtones des zones forestières, en particulier ceux de l'Ouest du pays, usent de violence pour vouloir chasser les allogènes qui sont des populations venues d'autres régions du pays, surtout de la savane, ou des pays voisins, pour s'y installer comme planteurs de café et de cacao. Parmi ceux-ci les Baoulé sont les plus nombreux. A l'instar des traités avec les premiers français, les allogènes ont eu des accords et traités d'établissement avec les autochtones avant de s'installer. Mais quels sont les contenus de ces accords ou traités d'établissement ?
L'installation des allogènes dans les zones forestières a commencé aux environs des années 1930. Elle a connu des vagues successives après 1945 avec la politique de développement agricole du Président Houphouët-Boigny depuis le Syndicat Agricole. Et cet exode vers les zones forestières a continué jusqu'à nos jours. Cependant les accords ou traités d'installation ont eu des contenus évolutifs. Mais ils restent essentiellement basés sur un échange de biens entre les propriétaires terriens autochtones et leurs hôtes allogènes. Par exemple un Baoulé qui veut s'installer à Gagnoa dans le village de Blouzon ou à Divo dans le village de Didoko ou à Blolequin dans le village de Tinhou, ira avec une délégation pour rencontrer un propriétaire terrien du village concerné pour lui demander une portion de forêt afin de s'y installer comme planteur. Le propriétaire terrien s'il est consentant donne les conditions de son accord qui, généralement, est matérialisé par des liqueurs et de l'argent et un pagne de valeur. Il faut reconnaître que dans les années 1940 jusqu'en 1960 voire 1980, les autochtones disaient que ce sont leurs frères venus d'ailleurs. Et c'était même une fierté d'avoir des planteurs de café et de cacao chez soi. Et partout les allogènes ivoiriens ont été bien accueillis. Mais on remarque que depuis les années 1990, l'on est passé à la vente de la forêt à l'hectare par les autochtones. Une différence est à signaler, cependant, entre allogènes ivoiriens et allogènes étrangers, aux seconds les terres étaient généralement vendues. Quoi qu'il en soit un allogène ne peut s'installer de force dans une forêt. Cela se fait toujours avec le consentement d'un propriétaire autochtone. C'est ainsi que toutes les zones forestières, en général et de l'Ouest en particulier, sont couvertes de plantations de café et de cacao en grande partie par le fait des allogènes. Cela a fait de la Côte d'Ivoire le premier producteur mondial de cacao.
Mais force est de constater que cette occupation des terres par les allogènes pose aujourd'hui des problèmes. Les autochtones sont à l'étroit après avoir cédé leurs terres pour le café et le cacao. Par exemple, celui qui a cédé ses terres en 1950 a maintenant des enfants, des petits-enfants et des arrière-petits-enfants. Et il faut que tous ceux-là, qui le désirent, s'installent sur les terres de leurs ancêtres. Ce qui est impossible, car celles-ci sont occupées par les allogènes Baoulé, Sénoufo, Burkinabé etc. Et comble de fait difficilement acceptable, ces terres ont été obtenues à des conditions qui paraissent aujourd'hui dérisoires. En effet que représentent actuellement, une bouteille de liqueur et cinq ou dix mille francs et un pagne, fut-il de valeur ? Et de surcroît ces allogènes, une fois installés, ne donnent plus rien aux enfants de leurs bienfaiteurs d'hier, parce qu'ils ne se sentent plus obligés de le faire. Certains, parmi eux, vont jusqu'à refuser une modeste contribution financière aux ?uvres économiques et sociales du village autochtone accueillant. Il se pose donc un double problème : celui de terre cultivable et d'argent pour les autochtones. Que faire pour une remise en cause de ces traités traditionnels ?
Deux voies essentielles s'offrent aux autochtones : la voie apaisée du dialogue ou l'usage de la violence afin de satisfaire leurs revendications qui demeurent compréhensibles. Parmi les autochtones, certaines personnes et non des moindres, généralement des intellectuels, prônent de chasser les allogènes par la violence. C'est cela qui a créé les tensions au sein des populations paysannes des zones forestières depuis 1990 jusqu'à ce jour. En effet certains intellectuels par le biais de leurs partis politiques ont mené des actions en vue de chasser les allogènes. C'était même l'objectif, exprimé en privé, de leurs campagnes électorales. "Si je suis élu, plus aucun allogène ne sera sur nos terres". Cependant, face aux partisans de la violence, d'autres personnes parmi les autochtones, dont des intellectuels également, sont pour l'usage du dialogue et la négociation afin de revoir les conditions d'établissement des allogènes sur leurs terres. En somme, il faut rediscuter les accords et traités passés avec les aïeuls mais de manière apaisée. Malgré ces deux tendances, sous l'impulsion de certains cadres, la voie de la violence a été effectivement usée par les autochtones sous plusieurs formes selon les régions. Mais aujourd'hui, la crise de la rébellion, les affrontements récurrents entre les populations avec des morts de part et d'autre, l'on s'aperçoit que la voie de la violence a ses limites.
En fait les allogènes venus des pays voisins ont refusé de quitter les plantations malgré toutes les pressions subies. Ils ont même résisté, répliqué et riposté plus gravement par rapport à l'attaque. Cela a occasionné beaucoup de pertes en vie humaine sans compter les destructions de biens et de villages entiers. En conséquence logique, les allogènes nationaux ont été mis en observation. En effet, si les étrangers allogènes refusent de bouger ce ne sont pas les Ivoiriens allogènes qui doivent partir. D'ailleurs, ce dernier cas de figure serait une injustice et une forfaiture patriotique entre nationaux ivoiriens dont certains sont liés par des alliances sacrées de sang depuis très longtemps. Cela se manifeste par des us et coutumes à plaisanteries : par exemple entre Sénoufo et Yacouba, entre Baoulé et Dida etc. Aussi tout le monde se retrouve-t-il dans un statu quo, le regard tourné vers la loi sur le foncier rural et l'Etat. C'est pourquoi ces derniers temps des voix se sont élevées parmi les fils d'autochtones de l'Ouest pour parler de paix et prôner la réconciliation entre les allogènes tous confondus et les autochtones. Concomitamment à cette volonté, l'on tente de faire une distinction entre allochtones (ceux qui sont venus d'autres régions du pays) et allogènes (ceux qui sont venus de l'étranger). En un mot il y a maintenant un discours rassembleur. Car l'on s'est aperçu que la nation ivoirienne ainsi constituée ne peut être modifiée ni par des discours haineux ni par la violence sans courir le risque d'une guerre ou d'une calamité nationale.
Au vu de tout ce qui précède, il est aisé de voir qu'il y a une similitude de situation entre les allogènes et celle des français en Côte d'Ivoire. Cela se constate par les démarches analogues traduites par des traités et accords et les échanges de biens pour l'acquisition des terres. L'argent et les biens, éléments de cette acquisition des terres paraissent aujourd'hui très dérisoires aux yeux des nouvelles générations d'autochtones. Il en est de même pour les traités et les accords franco-ivoiriens de la période coloniale. Les français sont installés en Côte d'Ivoire depuis longtemps. Et l'on s'aperçoit qu'ils ont une part de lion dans les échanges depuis cette époque. Mais est-ce pour cela qu'il faut user de violence pour revendiquer ? Si ce n'est par humanisme, la Côte d'Ivoire peut-elle faire la guerre à la France ? Un proverbe ivoirien dit que si l'on ne connaît celui qui peut vous tuer, l'on connaît néanmoins, à vue d'oeil, celui qui peut vous frapper dans un combat singulier.
En outre, il est important de retenir que la colonisation n'est pas une fatalité qui empêche de manière absolue le développement. Les Etats-Unis ont été colonisés par la Grande Bretagne de même que l'Inde, et le Brésil par le Portugal. On peut aussi citer le cas de la Corée et de la Chine. Mais tous ces pays se sont surpassés dans le travail pour dépasser, en développement, leurs colonisateurs. La Côte d'Ivoire peut en faire autant en évitant la corruption dans l'administration publique surtout et le privé. Ce fléau lié viscéralement à l'intérêt personnel et au souci permanent de la conquête et de la conservation du pouvoir d'Etat par la classe intellectuelle au détriment de l'intérêt général. N'est-ce pas une des raisons de la campagne contre la France et les français actuellement ? Quoi qu'il en soit, c'est un comportement contraire à ceux des intellectuels des pays qui ont pu surpasser leurs anciens colonisateurs. Il urge donc de dépasser la mentalité de colonisé par le travail au lieu d'accuser notoirement la France et un peu les autres de toutes les tares de la société ivoirienne. Aujourd'hui avec l'avènement des déchets toxiques, le Chef de l'Etat de Côte d'Ivoire a accepté cent milliards de francs CFA pour compenser les dégâts et les morts subis par le pays. Mais que représentera cette somme dans vingt, cinquante ou cent ans ? Les générations futures ne la trouveront-elle pas dérisoire et ridicule ? Mais seront-elles fondées à user de violence pour faire annuler le contrat actuel entre la société TRAFIGURA et l'Etat de Côte d'Ivoire ? Pourront-elles déclarer la guerre au pays dont cette société est originaire ? Dans le même ordre d'idées on peut citer la guerre du portique du Port d'Abidjan cédé récemment à une société française à un prix apparemment dérisoire qui a soulevé la consternation des milieux d'affaires. Cela ne donne-t-il pas l'impression qu'on veut tout mettre en cause et tout rediscuter avec les partenaires du pays pour mieux se faire une place dans l'intérêt personnel et non celui du peuple et de la Nation ivoirienne ? Dans ce cas tout ce qui est ancien accord, bon ou mauvais, devra disparaître.
En revanche, les traités traditionnels passés entre les autochtones et les allogènes d'une part ainsi que les conventions et accords avec la France, d'autre part, peuvent être certainement rediscutés. Mais la renégociation par le dialogue reste la voie humaine de bon sens pour aboutir à des résultats meilleurs pour toutes les parties en présence. Paix en Côte d'Ivoire entre les autochtones et les Allogènes d'une part, et entre les Ivoiriens et les Français d'autre part, à travers le dialogue prôné par le Président Félix Houphouët-Boigny. Bien que de nos jours l'on ait ajouté l'adjectif " direct " qui paraît redondant et superfétatoire par rapport au sens étymologique du terme. Heureusement, cela ne change rien dans le principe de la philosophie Houphouétiste. Car le dialogue demeure une voie de vérité éternelle pour tous les règlements de litiges et reste une source d'harmonie de paix et de bonheur pour les Ivoiriens et toute l'Humanité. Car le dialogue demeure le bon usage de la Parole par laquelle tout l'univers a été créé par le Tout Puissant, l'Eternel Dieu.
Yoboue Bernard Yao-Danmo
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