Les femmes d'Abobo sont passées à la vitesse supérieure dans leur revendication relative à l'approvisionnement de leur quartier en eau potable. N'Dotré. Un quartier d'Abobo bien connu des populations abidjanaises pour ses maquis et hôtels, a connu une animation particulière hier matin. Les femmes y ont barré, très tôt, la route internationale qui mène à la frontière Est du pays. La manifestation dite pacifique , au départ, est l'expression du ras-le-bol consécutif aux désagréments que subit le quartier depuis plusieurs mois : le manque d'eau potable. Cette manifestation a tourné, après trois heures de négociation avec la police, à l'affrontement entre les femmes et les forces de l'ordre. Bilan : des pare- brises de camions démolis. Flash-back sur les moments chauds de cette opposition qui n'a heureusement pas fait de victimes. 7 heures et demie. Ce mercredi matin. Les camions de transport chargés de bois et de café-cacao en provenance d'Adzopé et Abengourou sont surpris par un attroupement de femmes au niveau de l'Hôtel des banquiers à N'Dotré (entrée d'Abobo). Celles-ci occupent littéralement la voie. Elles manifestent bruyamment. Pancartes, seaux et bidons sur la tête. On veut de l'eau ! On veut de l'eau ! On est fatiguées !, clamaient ces femmes. Nous n'avons pas pris tout cela au sérieux. Car, il ne s'agit pas de la première manifestation des femmes d'Abobo , explique Ouattara Ahmed, un chauffeur venu d'Abengourou avec un chargement de contre-plaqués. Qui ajoute : Mais, très vite, nous avons été surpris par l'ardeur des femmes et l'importance de leur nombre, quelques instants plus tard. Les usagers de la route de l'Est ont vite compris que le mouvement d'humeur n'était pas à minimiser. Chacun cherche à garer son véhicule à défaut de faire demi-tour. A 8 heures 30. Les femmes étendent leur rayon jusqu'à proximité du poste de police. Leur nombre grossit. Celui des véhicules bloqués aussi. Elles ont en face d'elles un contingent d'éléments du 32ème arrondissement d'Abobo conduit par le commissaire Kouassi, adjoint au chef de la circonscription. Autour de leur pick-up, les policiers observent les manifestantes. Sans réaction. Cependant, ils multiplient les communications par radio et téléphones portables. Les femmes, elles, continuent de danser et chanter. Sans se soucier du blocage de la route. Nous vivons depuis trois mois sans eau. Trop, c'est trop. Aujourd'hui, nous allons leur prouver que nous sommes des êtres humains , affirme, sur un ton courroucé, Mme Kouadio Adjoua Clémentine, la cinquantaine révolue. Si je suis là avec les enfants, c'est que la situation est plus qu'infernale , s'empresse-t-elle d'ajouter. Et Mlle Traoré Adjaratou d'enfoncer le clou en ces termes: Tout le quartier fait pitié. Personne ne regarde nos souffrances. Femmes comme enfants et hommes, tout le monde subit le dickat de la Société de distribution d'eau en Côte d'Ivoire (SODECI). Pensez-vous que l'on peut vivre sans eau pendant une semaine ? Nous, nous le vivons depuis des mois. Et ce sont les femmes qui sont obligées d'aller jusqu'au PK 18 pour approvisionner toute la famille en eau . La colère des femmes de N'Dotré a été ravivée par la mort de l'une d'entre elles la semaine dernière. Mort tragique dont toute la communauté en fait désormais son affaire. Une de nos s?urs, a été tuée par un taxi. Cette dernière était aller chercher de l'eau qu'elle n'a malheureusement pas eue. Un taxi l'a percutée. Le conducteur ne s'est même pas arrêté après le drame. Cette femme a eu les membres inférieurs broyés. Elle a été inhumée sans ses pieds, soutient Mme Kouadio Adjoua Clémentine. Et M. Dibi Djaha Joseph de l'Hôtel Gandhi de renchérir: On a deux grands châteaux à Abobo Avocatier. L'eau qui en sort alimente les Deux Plateaux. Nous qui abritons ces infrastructures, continuons de souffrir. N'Dotré n'est pas un quartier précaire. Des Ivoiriens y ont investi dans l'hôtellerie. Certains y ont construit de grandes villas. Qu'on arrête de tuer ce centre touristique. Pendant ce temps, les autres femmes font du vacarme à l'aide de récipients. Très heureuses d'avoir réussi leur coup. Avec la route bloquée, ils savent ce qu'ils perdent. Au moins, il y aura des oreilles pour nous écouter, se réjouit une femme sortie de la foule pour prendre un bol d'air. Il y a eu trop d'intermédiaires sans suite entre nous et les autorités. Nous espérons que le Président de la République nous entendra cette fois-ci, réplique une autre. A 9 heures 30, Kablan, un jeune du quartier fait arrêter la danse. Chères mamans, nous les jeunes du quartier, avons décidé de vous soutenir. Mais, il faut organiser nos actions. Nous devons rencontrer les autorités représentées ici par la police. Il n'a pas le temps d'aller au bout de son intervention quand le commissaire Kouassi saisit cette opportunité pour demander aux manifestantes de désigner un porte-parole. Qui est tout trouvé en la personne de Kablan. Commencent alors les négociations.
L'adjoint au commissaire du 32ème arrondissement veut comme préalable la levée du blocus. Nous sommes là pour vous. Levez les barrages. Libérez la voie. Les camions que vous bloquez n'ont rien à voir avec votre problème. Nous serons avec vous jusqu'à l'arrivée des autorités, tente-t-il de convaincre Kablan et une poignée de jeunes qui l'accompagnent. Ses propos n'ont pas l'assentiment de la délégation. Dont un membre lance: Personne ne bougera, si l'on n'a pas de l'eau. La police veut nous endormir passer sous silence ranger notre problème. A peine a-t-il prononcé ces mots que le cafouillage s'installe dans le groupe des interlocuteurs de la police. Tais-toi. Qui t'a donné la parole?, Nous ne voulons pas d'indiscipline ici. Le turbulent qu'interpellent les autres est ferme: Je veux du concret. On est fatigués des déclarations sans lendemain. Kablan demande une deuxième pause pour consulter les femmes. Plus de vingt minutes après, toujours pas de compromis. Arrive alors le commissaire Koui Bernard du 32ème. Il vole au secours de son collaborateur présent sur les lieux depuis le début de la manifestation, en tenant le même discours au groupe de Kablan. Je viens d'avoir M. Thiémélé. Une citerne arrive. Vous serez tous servis. Mais de grâce, libérez la voie . A cette requête du chef d'arrondissement du 32ème, les manifestants ont répondu en ch?ur: Ce n'est pas la première fois qu'une citerne arrive ici. On nous a déjà trompés ainsi pour retirer les camions-citernes deux ou trois jours après. Les femmes, plus que décidées, continuent de donner de la voix. Et à 10 heures, un cargo de la police (URC) fait son apparition dans la zone. Des policiers armés de fusils d'assaut et de masques anti-émeute en descendent. Le ton monte. Les jeunes qui discutaient arrêtent tout et retournent vers les femmes en lançant des cris de guerre du genre : Aujourd'hui, c'est aujourd'hui ! Vous allez marcher sur nos corps ! On n'a pas peur de vous ! . Entre-temps, un véhicule militaire et une camionnette du CeCOS arrivent en renfort. Une dizaine de minutes passent. Les deux camps sont constitués. Les derniers policiers débarqués se renseignent auprès de leurs collègues. Les camions en tête de file font des man?uvres pour quitter la zone. L'affrontement semble inévitable. Les riverains commencent à se barricader.
C'est dans cette atmosphère tendue qu'arrive une voiture particulière immatriculée 3703 ES 01 et précédée par un cargo tout-terrain de l'armée. Elle tente de forcer le passage. Le camion d'escorte ne s'arrête pas au niveau de la police. Il fonce sur la foule de manifestants. Ne bougez pas! Il n'a pas c?ur! Restez en place!, lancent les jeunes. Effectivement, les deux véhicules se sont arrêtés au niveau des femmes. Des militaires en descendent. Leur tentative de médiation n'aboutit pas. De la voiture escortée (vitres teintées) ne descendra qu'un militaire coiffé d'un béret rouge. Il échange avec ses collègues au sol. Tous décident alors de faire demi-tour.
Leur convoi a à peine le temps de rebrousser chemin que les hostilitéscommencent. En effet, à 10 heures 10, la police (elle a été la première à attaquer) tire le premier coup de canon à gaz. La fumée, mais surtout l'odeur du gaz lacrymogène vicient l'air. C'est le sauve-qui-peut général. Repliés de l'autre côté de la barrière, les jeunes se mettent alors à lancer des pierres. La police fonce et dégage la voie. Les premiers camions peuvent à présent traverser la zone interdite érigée depuis le lever du jour. Non sans dommages. Une dizaine d'entre eux (les têtes de file en provenance de l'Est) auront leurs para-brises démolis. La route a été rouverte définitivement autour de 11 heures. Pour combien de temps ? Aux dernières nouvelles, les manifestants du tout Abobo se sont retrouvés à l'agence Sodeci près du rond- point. Pour un sit-in.
Option : Le prix à payer
Un ballet de camions- citernes chargés de ravitailler les ménages. Voilà la scène qui se déroule depuis hier à Abidjan. Dire que tout le monde croyait la capitale économique à l'abri d'une pénurie d'eau potable. Tous les quartiers, sauf Abobo donnent sur l'eau. Incroyable donc que ce précieux liquide manque. C'est donc cette réalité que vivent les Abidjanais. Du moins ceux des quartiers délestés du moment. Combien de temps durera la solution d'urgence du gouvernement? Nul ne peut répondre avec précision. Sauf que le ministère des Infrastructures économiques conseille de prendre le mal en patience. Parce que les travaux sont lourds. La colère des femmes de N'Dotré, voire de tout Abobo est légitime. Elles font la corvée d'eau sur plusieurs kilomètres. De jour comme de nuit. Au risque de leur vie. Une d'entre elles l'a déjà payé cher. Fauchée par un taxi, elle a trouvé la mort. Pour de l'eau potable. Et pourtant, on ne serait pas arrivé jusqu'à ce stade. Si le problème avait été pris au sérieux dès le départ. Il est vrai que notre pays connaît des turbulences depuis 1999. Mais a-t-il arrêté pour autant de marcher? Assurément non. Sont-ce 15 à 20 milliards de francs qui manquent à la Côte d'Ivoire pour sauver des vies humaines ? Pas si sûr. Malgré la crise. Il faut chercher les raisons fondamentales du problème d'eau potable ailleurs. Notamment du côté de la volonté politique. Sinon comment comprendre que l'on lie essentiellement la question de l'eau, source de vie à la volonté des bailleurs de fonds étrangers de financer des programmes nationaux. Voilà qu'ils ferment régulièrement leurs robinets à la suite de nos querelles internes. Laissant les populations dans le désarroi. Aujourd'hui, ce sont les femmes d'Abobo, de Yopougon qui paient. Et demain? Quand le déficit va s'accentuer, à coup sûr, Cocody, Adjamé et autres en feront les frais. En outre, il est malsain de mener les populations en bateau. Jusqu'à maintenant, tout le monde montre du doigt la SODECI quand il y a pénurie d'eau. Or, cette société ne fait qu'exploiter, c'est-à-dire vendre pour l'Etat de Côte d'Ivoire, l'eau produite à partir des installations mises à sa disposition par ledit Etat. Comme le font les métayers appelés communément Aboussan dans les plantations. Sans plus. La pénurie actuelle a permis de désigner le vrai coupable des coupures intempestives d'eau : l'Etat de Côte d'Ivoire. Qui n'a pas joué son rôle. On est désormais dans le plan d'urgence. Avec des camions-citernes. Espérons qu'il y en aura suffisamment pour tous les quartiers étant donné que les travaux sont lourds et coûteux.
D'ici là, Mesdames, à vos bassines et seaux. Abidjan: 40% de déficit en eau potable
L'écart entre la demande et la production de l'eau potable au niveau de la ville d'Abidjan est de l'ordre de 30, voire 40%. En effet, pour une demande de 500 mille mètres cubes par jour, la production totale tourne autour de 350 mille mètres cubes par jour. Soit un déficit de 150 mille mètres cubes par jour. C'est M. Basile Eba, directeur général de la SODECI, qui a fait cette révélation hier. Pour dégager les responsabilités de son entreprise par rapport au manque d'eau constaté ces derniers temps dans plusieurs quartiers de la capitale économique, M. Eba a indiqué: Notre rôle à la SODECI est de faire fonctionner les équipements que l'Etat met à notre disposition. Nous ne faisons qu'exploiter ces équipements. Nous constatons comme tout le monde la saturation des installations de la ville d'Abidjan. Pour lui, la première conséquence de cette saturation se traduit par la baisse de pression allant jusqu'à la coupure totale dans certains quartiers aux heures de pointe (le matin de 5 heures à 9 heures). Ceci parce que tout le monde exprime le besoin d'être servi en même temps. Le patron de la SODECI a par ailleurs indiqué qu'à côté de ce déficit, il y a des situations ponctuelles. Les installations fonctionnent 24H/24. Quand un des 77 forages qui alimentent Abidjan s'arrête, pour diverses raisons, (défaillance sur la pompe, coupure d'électricité), automatiquement, le déficit s'accentue. Et nous notre rôle d'exploitant, c'est de faire en sorte de réduire le temps d'arrêt de la pompe, dit-il.
Pour y parvenir, la SODECI, selon son directeur général, s'est dotée d'un stock de pièces de rechange. Car, toutes ces pompes sont importées et les délais de livraison sont de 6 mois. Elle a également doublé les équipes d'intervention avec des camions adaptés aux types de forage réalisés à Abidjan et fait de la prévention grâce à des inspections périodiques des forages avec du matériel de pointe. M. Eba a reconnu que la commune d'Abobo alimentée par 15 forages (13 à l'usine d'Anokoua-Kouté et deux situés au pied du château d'Avocatier) a connu une situation particulière ces derniers jours avec quatre coupures successives d'électricité. Depuis une semaine, un certain nombre de forages sont tombés en panne à la suite de ces coupures électriques. Il y a eu un grand déficit dans la zone. Nous avons réussi à les remettre en marche. D'ici 48 heures, les choses iront mieux, rassure-t-il. Focus : Le camions-citernes, la solution d'urgence. La solution immédiate et urgente qui s'impose à l'Etat de Côte d'Ivoire est la livraison d'eau par camion- citerne. Depuis hier, la zone de N'Dotré est donc servie en eau potable par ce canal. Selon M. Gbandama Kouadio, sous-directeur de l'hydraulique urbaine au ministère des Infrastructures économiques, cela ne résout pas le problème. Mais au moins, on peut satisfaire les besoins immédiats des populations. M. Gbandama Kouadio a reconnu que l'Etat éprouve de grandes difficultés depuis 1999 pour mener à terme les projets dans le domaine de l'eau potable à Abidjan. En 1999, nous avions obtenu un financement de 12 milliards de francs pour faire des travaux sur tout le réseau d'Abidjan. Malheureusement à cause du coup d'Etat, nous n'avons pas pu réaliser ce programme. Quand nous avons commencé à l'exécuter des mois plus tard, il y a eu la crise socio-politique explique-t-il. Il soutient qu'aujourd'hui, à Abidjan, les 77 forages confiés à la SODECI pour alimenter les populations sont exploités 24 heures sur 24 en tout temps. Il suffit juste d'un petit problème sur l'un des forages pour que l'alimentation en eau potable soit perturbée, précise-t-il. Selon M. Gbandama Kouadio, le ministère des Infrastructures a essayé de faire un certain nombre de programmes pour remettre à flot l'alimentation en eau potable des populations. Malheureuse-ment, il s'agit de programmes qui mettent du temps à être réalisés. Donc dans l'exploitation courante, ces derniers temps, nous avons des difficultés sur le terrain. Surtout qu'avec la crise, beaucoup de personnes sont descendues sur Abidjan. A court terme, l'Etat, via le ministère des Infrastructures a commandé à la SODECI la réalisation d'un réservoir de 5000 mètres cubes à la Djibi pour atténuer les désagréments des habitants de cette zone, qui en principe, rentre dans un programme intégré de renforcement de la production d'eau. A cela s'ajoute le forage d'Abobo Filtisac où il y a le château. En ce qui concerne le moyen terme, l'Etat a eu un financement de l'Union européenne de près de quatre milliards pour construire une nouvelle station à la Djibi pour renforcer le réseau existant. Ensuite, a révélé M. Gbandama Kouadio, nous avons prévu un réservoir de 2000 mètres cubes pour Génie 2000 sur la route de Bingerville. On y prévoit deux forages et une petite station. Dans la commune de Yopougon où il y a plus de problème, il est prévu, sur financement de l'OPEP et de la BID de l'ordre de 10 milliards de francs, de construire une grande usine pour alimenter la zone de Niangon. On a encore 12 milliards de la Banque mondiale. Pour lui, Abidjan doit prendre son mal en patience. Car, souligne-t-il, ces projets sont lourds. En tant que la tutelle de la SODECI, nous sommes obligés de lui venir en appui avec les camions-citernes. Parce que c'est la seule solution du moment pour donner de l'eau aux populations.
Doua Gouly